30ème anniversaire de la mort en détention de nos martyrs de Oualata

A l’occasion du 30ème  anniversaire de la mort en détention du Maréchal de Logis chef de la Gendarmerie Alasane Oumar BA, de l’écrivain Ten Youssouf Gueye, du lieutenant Abdoul Qudus BA et de Tapsiru Djio , membre et cofondateur des flam, Flam-mauritanie.org rend hommage aux martyrs de notre lutte nationale tombés à Oualata, en publiant un dossier spécial consacré à ce triste anniversaire.

 


« OUALATA – Chronologie Funèbre….. »

Alassane Harouna Boye, AuteurJ’étais à Oualata : Le racisme d’État en Mauritanie.

Septembre 1986. L’arrestation, le jugement et l’emprisonnement des cadres et militants des FLAM marquent le début d’une répression systématique des Négro-africains.

Octobre 1987. Arrestation d’officiers et sous-officiers négro-africains pour tentative de coup d’État.

18 novembre 1987. Ouverture de leur procès. Ils sont jugés, trois d’entre eux, les lieutenants Sarr Amadou, Bâ Seïdy et Sy Saïdou, exécutés le 6 décembre 1987. Radicalisation de la répression systématique du pouvoir raciste de Nouakchott. Elle connaîtra son apogée en 1989-1990, avec les massacres et les déportations des Négro-africains vers le Sénégal et le Mali.

8 décembre 1987, vers 23 heures 30. Les 33 cadres et militants des FLAM emprisonnés depuis 1986 à la prison de Nouakchott et les 35 militaires qui viennent d’être jugés et condamnés à de lourdes peines sont regroupés au Centre émetteur de Nouakchott. Ils sont transportés, menottés, au fort de Oualata où ils seront incarcérés.

9 décembre 1987, dans la nuit. Les 68 détenus politiques Négro-africains (auxquels on a «adjoint» une poignée de détenus de droit commun) débarquent dans le Fort mouroir de Oualata.

Après seulement 8 mois et 17 jours de détention, commence, consécutive à des conditions de détention inhumaines, la «série noire». En 33 jours, quatre de nos compagnons vont mourir. Soit un mort tous les huit jours.

26 août 1988, à 15 heures 5 : mort de Bâ Alassane Oumar ;

2 septembre 1988 : mort de Ten Youssouf Guéye ;

13 septembre 1988 : mort de Bâ Abdoul Khoudouss ;

28 septembre 1988 : mort de Djigo Tabssirou .

FLAMNET-ARCHIVES-AOÛT 2006


«Ce sera le 26… » ou le début de la série noire Par BOYE ALassane Harouna-Auteur de « J´étais à Oualata  » 

«Le béribéri avait littéralement investi notre dortoir. Presque tous les détenus en présentaient les signes. Une quinzaine en était gravement victime. Incapables du moindre effort, ceux-ci étaient cloués sur place. Défigurés par le gonflement pour certains, par la maigreur pour d’autres, tous étaient presque méconnaissables. Sans assistance, ils étaient incapables de se mouvoir. Pour se déplacer, y compris pour aller aux W-C, il leur fallait s’appuyer sur l’épaule de l’un de leurs camarades. Parfois, en raison de la faiblesse extrême des malades, il fallait s’y mettre à deux pour les assister. Le détenu avait beau être malade au point d’en être paralysé, son état, fût-il manifestement critique, il n’était jamais acquis d’avance qu’il fût transféré par les geôliers, comme nous le verrons avec la mort de Bâ Abdoul Ghoudouss.

Par rapport à notre régime carcéral, aucune lueur de changement n’était visible à l’horizon. L’alimentation demeurait la même au plan quantité et qualité. Le «Gnankata» de plus en plus exécrable était toujours là. Les soins n’existaient toujours pas. Malgré tout, les travaux étaient maintenus. Le béribéri et autres maladies qui rongeaient les détenus, les malades dont le nombre augmentait sans cesse, l’inexistence de médicaments, tout ceci semblait être la dernière des préoccupations de nos geôliers. Dans de telles conditions, à moins d’un miracle peu probable, il devenait de plus en plus clair que la mort n’allait plus tarder à frapper. Il fallait, pour ne pas percevoir une telle perspective morbide, être aveuglé par de folles espérances. En réalité, pour beaucoup d’entre nous, la question de savoir s’il y aurait des morts ne se posait plus. Elle était dépassée. Il s’agissait présentement de savoir quand et combien de morts il y aurait au bout de l’épreuve ? Mais s’il est vrai que pour bon nombre d’entre nous, nos conditions de détention suggéraient de telles questions, nous étions loin de penser que huit mois et seize jours après notre arrivée dans le fort de Oualata, nous serions frappés, dans l’espace d’un mois seulement, par plusieurs deuils. Cela commença le 26 août 1988. Ce jour, à 16 heures5, Bâ Alassane Oumar rendit l’âme.

L’homme était naturellement agréable, sympathique et plein de noblesse. Il était de cette espèce humaine, capable d’entretenir de bons rapports avec des personnes aussi variées qu’antinomiques. Qu’on soit chaleureux, expansif, taciturne ou volubile, courtois ou vulgaire, patient ou irascible, on trouvait toujours auprès de Bâ Alassane Oumar compréhension, douceur et agréable compagnie. Ainsi il vécut en liberté. Ainsi il vécut en détention. La prison, malgré ses rigueurs, ses privations, n’y changea rien. Il s’éteignit comme il vécut : avec douceur et noblesse.

Comme beaucoup de détenus, l’adjudant-chef Bâ Alassane Oumar avait fait une méchante diarrhée à Jreïda. Cependant la sienne avait refusé de le lâcher. Il en avait beaucoup dépéri. Il traînera cette diarrhée avec lui jusqu’au fort-mouroir de Oualata. Là où le «bien-portant» se consumait inexorablement, que pouvait devenir l’organisme déjà si fébrile de Bâ Alassane Oumar ? À cette diarrhée qui le pressait étaient venus s’ajouter le béribéri et sans doute d’autres maladies. Il maigrissait de jour en jour. Son état était tel que, dès le début, nous l’exemptâmes de tous les travaux. Mais pour qu’il recouvrât sa santé et qu’il retrouvât ses forces, il lui fallait des soins appropriés et suivis. Ils ne lui furent pas donnés. Il lui fallait une alimentation saine. Elle ne lui fut jamais donnée malgré nos demandes répétées. Pour résister au mal qui le rongeait, ne pas se laisser abattre par lui, Bâ Alassane Oumar n’avait que son courage moral. Quand sa douleur se faisait moindre, il se déplaçait dans la salle. C’est dans le cadre de ses déplacements qu’un jour, à notre place, Bâ Mamadou Sidi et moi, il raconta son rêve déjà évoqué, dans lequel le vieil homme en blanc lui disait : «ce sera le 26… ». Quand il s’en sentait capable, il aimait sortir avec les groupes de travail, pour se dégourdir les jambes. Mais ces moments où l’envie et la force lui permettaient de tels déplacements étaient éphémères. Et ils se raréfiaient à mesure que le temps s’écoulait et que le mal le tenaillait. Alors Bâ Alassane s’alitait. Sa maladie fut longue et pénible. Il la développa dans un dénuement total, sans alimentation, sans soins, sans même une perspective de guérison. Sans doute que pendant les derniers jours qui précédèrent sa mort, lui-même avait pressenti que sa fin était proche. Et pourtant, jamais il ne s’est départi de son calme. Pas un instant il ne prit prétexte de sa maladie pour faire prévaloir une quelconque exigence. Quelle dignité ! Quelle noblesse ! Que celles de Bâ Alassane Oumar. Noblesse dans la privation, dans la douleur. Dignité devant la maladie et la perspective presque certaine d’une mort imminente.

Pendant les huit mois et seize jours qu’il vécut dans le fort-mouroir de Oualata, il resta plus assis, couché que debout. Marcher ? Il ne le fit que très rarement. Dans la dernière semaine du mois d’août, il nous sembla que son état s’empirait. Nous pensions que c’était passager et qu’il allait se rétablir. Mais le 26 août 1988 dans l’après-midi, sa respiration devint si difficile qu’un groupe de camarades vint à son chevet. Ses difficultés respiratoires croissaient de plus en plus. Visiblement Bâ Alassane Oumar agonisait. Et puis, au terme d’un ultime effort pour respirer, il rendit l’âme. Il était 15 heures 5. Aussitôt la nouvelle fit le tour de toute la salle. Elle nous plongea dans une profonde tristesse. Nous informâmes nos geôliers.

En même temps, nous leur demandâmes, après qu’ils eurent constaté le décès de notre camarade, l’autorisation de nous occuper de toute la cérémonie funéraire : le lavage et l’enterrement du défunt selon les prescriptions islamiques. Notre demande fut acceptée. Une liste définissant nos besoins pour l’exécution de la cérémonie funéraire fut établie. Elle comprenait sept mètres de tissu de percale pour le linceul, du parfum pour parfumer le linceul, une aiguille et du fil pour coudre les différentes parties du linceul, du savon pour laver le corps du défunt. Cette liste fut remise au brigadier Moustapha, bras droit du régisseur. Le nécessaire, aussitôt réalisé sur le marché de la ville, fut remis à notre imam Djigo Tabssirou qui dirigera toute la cérémonie funéraire.

Pendant ce temps, il régnait dans le fort une grande agitation. Nos geôliers semblaient déboussolés par la mort de notre camarade. Ils nous parurent avoir perdu subitement de leur superbe. Leurs gestes devinrent mesurés, leurs voix calmes, leurs propos sans agressivité. Était-ce par respect pour la mémoire du défunt et notre deuil ? Ou était-ce le résultat d’un événement inattendu pour eux, et pour lequel ils n’étaient pas préparés ? Aussitôt le constat du changement d’attitude de nos geôliers fait, nous ne nous attardâmes point à en savoir les causes réelles. Nous étions convaincus que de toutes les façons, il n’était que passager.

Le corps du défunt fut transporté dans l’antichambre qui menait aux WC. Là, il fut déposé sur une large planche. Djigo Tabssirou, notre imam, renforcé par un groupe de camarades, effectua la toilette funéraire du défunt. Quand la séance de lavage du défunt fut achevée, quand son corps fut enveloppé dans le linceul et que celui-ci fut abondamment parfumé, nous informâmes nos geôliers que nous étions prêts à accompagner notre camarade dans sa dernière demeure.

À cent mètres au nord-est du fort se trouve un cimetière. Y reposent dans l’anonymat le plus complet quelques détenus de droit commun. Ce cimetière nous fut indiqué par les geôliers. C’est là que devait être inhumé le corps de notre compagnon. Nous l’y transportâmes. Excepté les malades incapables de se déplacer, tous les détenus formèrent une colonne. Et dans un silence tout religieux, escortés par les gardes, ils prirent la direction du cimetière. Quelques camarades chargés de creuser la tombe du défunt s’y trouvaient déjà. Une fois au cimetière, le corps du défunt fut déposé sur une couverture. Face à lui, nous formâmes plusieurs rangées. Et, sous la direction de notre imam Djigo Tabssirou, la prière à l’intention des morts fut accomplie. Un garde l’effectua avec nous. Lorsque celle-ci fut terminée, le corps du défunt fut introduit dans la tombe qui fut entièrement recouverte de terre. Ensuite, tous regroupés autour de la tombe de notre compagnon, et toujours sous la direction de notre imam Djigo Tabssirou, nous récitâmes quelques versets coraniques pour le repos de l’âme du défunt.

Pendant que certains camarades cassaient quelques branches d’arbres pour les mettre sur la tombe du défunt, les autres, assis par petits groupes, attendaient. À les voir ainsi attendre, on eut dit qu’ils auraient aimé prolonger leur attente pour tenir plus longuement compagnie à leur camarade défunt qu’ils ne reverront plus, et sur la tombe de qui, il était peu sûr qu’ils eussent la possibilité de revenir prier.

Assis à côté de Bâ Mamadou Sidi, je méditais. Sur quoi pouvait-on méditer en pareille circonstance, face à la mort ? Sur ce constat simple et limpide mais dont l’évidence ne semble frapper l’esprit, comme pour le rappeler à la réalité, que lorsqu’on y fait face, lorsqu’on s’y trouve confronté : sur ce que la vie a de passager et d’éphémère. Sur ce constat que, qu’ils soient riches ou pauvres, savants ou incultes, souverains ou sujets, quel que soit leur statut social, morts, tous les individus demeurent égaux quant aux traitements dont ils bénéficient en ce bas monde : prières et enterrement. Je pensais aussi au défunt, aux siens qui ne le reverront plus. C’est alors que, par association de pensées, je constatai que nous étions le 26 août 1988. Or, dans le rêve qu’avait fait Bâ Alassane Oumar, on se rappelle que le vieil homme en blanc lui avait dit : « ce sera le 26… ». Sa mort eut lieu le 26 août 1988. J’interrompis mes pensées et, m’adressant à Bâ Mamadou Sidi, je lui dis : «Te rappelles-tu le rêve de Bâ Alassane dans lequel, nous disait-il, un vieil homme s’était présenté à lui et lui avait dit “ce sera le 26…” » ?

– Oui, je m’en souviens bien, me répondit Bâ Mamadou Sidi.
– As-tu fait la comparaison entre cette date et celle d’aujourd’hui : 26 août 1988 ?
– En effet nous sommes bien le 26 août, me dit Bâ Mamadou Sidi.

Nous nous tûmes. L’étrangeté de la coïncidence des dates se passait de commentaires. Était-ce cette mort que par insinuation le vieil homme en blanc voulait annoncer à Bâ Alassane Oumar quand il lui dit : « ce sera le 26… » ? Étrange rêve ! Étrange coïncidence de dates !
Le soleil s’apprêtait à se coucher quand nous regagnâmes notre salle. Le lendemain matin, tous les maigres effets du défunt : vêtements, couverture, etc., furent rassemblés. Une équipe de détenus se chargea de laver ce qui devait l’être. Le tout fut arrangé dans un sac qui devait attendre des jours meilleurs pour être remis aux parents du défunt.

Le décès de notre camarade, conséquence directe des conditions de détention épouvantables, ne semblait pas engendrer dans l’immédiat une quelconque amélioration de notre situation ni sur le plan alimentaire, ni sur le plan sanitaire.

La vie carcérale reprit son cours habituel : travaux chaque jour, «Gnankata» matin et soir. Mais, même si cela ne se disait pas à très haute voix, il était clair pour beaucoup de détenus que la mort de l’adjudant-chef Bâ Alassane Oumar n’était, hélas, que le début d’une série noire qui pouvait être très longue. À moins que des améliorations significatives et durables soient introduites dans notre régime carcéral.»

Boye Alassane Harouna

FLAMNET-ARCHIVES-AOÛT 2006
Le 25 août 2006

[1] J’ÉTAIS À OULATA- LE RACISME d’État EN MAURITANIE- Page 124 à 129 .

 


Walata: La cassette audio de Ba Alassane Oumar Par Ibraahiima Abuu Sal -Historien-chercheur-rescapé de la prison de Oualata

 

Le jeudi 26 août 1988 à 15h 05 mn est décédé le Maréchal de Logis chef de la Gendarmerie Alasan Umar Bah dans la grande salle de la prison mouroir de Wâlata où étaient parqués des FulBe et des Wolof de la mouvance nationaliste qui lutte contre l’hégémonie et le racisme des Arabes en Mauritanie.

«Laa i laaha illallaah ,AlasanUmar yehiii» («Laa ilaaha illallaah , Alasan Umar est parti») a crié une voix. Tout le monde s’est précipité, certains en récitant des versets du Qoran, près du corps qui venait de rendre son dernier souffle après avoir protesté de sa dernière plainte.

Depuis que nous étions arrivés à Wâlata le 11 décembre 1987, la plupart avait remarqué la discrétion et le stoïcisme de Alasan Umar. Il était arrivé dans cette prison avec un traumatisme physique encore visible causé par les tortures qu’il avait subies. Le mal s’était installé dans son corps depuis Nouakchott et Jreïda où ses bourreaux lui avaient réglé son compte. «Il est extraordinaire ce bonhomme ; tu ne l’entends jamais se plaindre, malgré les souffrances» me disait un jour Sammba Caam. Quelques heures avant sa mort, on l’entendit se plaindre. «Depuis ce matin Alasan se plaint, ce n’est pas habituel chez lui» m’avait dit Paate Bah.

Ses plaintes ne surprenaient guère. La faim faisait réellement ses effets sur nous tous sauf évidemment l’ex-commissaire de police Lih Mammadu, son cousin feu Lih Muusa et l’ex-capitaine Joop Jibril. Au mois de juillet j’avais noté 41 cas de béribéri, sans parler d’autres carences alimentaires qui donnaient à certains d’entre nous l’apparence de squelettes.

Il est impressionnant, d’entendre un adulte gémir, pleurer à chaudes larmes parce qu’il ne supporte plus la souffrance causée par la faim. «woy heegam neenam, mbede heyDi». Pendant ces moments nocturnes, tout le monde fait semblant de dormir. La première fois que j’entendis ce genre de lamentations c’était à la prison civile de Nouakchott en décembre 1986. Un jeune Camerounais qui pleurait comme un enfant dans le pavillon des droits communs qui nous était interdit comme le nôtre leur était interdit. Le lendemain matin, mon voisin Abuubakri Kaaliidu Bah prit le risque et alla lui remettre du lait et des arachides. Le brigadier dont je ne retiens pas le nom, désapprouva le geste en disant que ce Camerounais ne méritait pas une telle générosité parce qu’il était chrétien. Il décéda deux jours après. Cette affaire suscita encore une fois un débat sur l’islam, les Arabes et l’humanisme.

 

Pour en revenir à Alasan Umar, je racontais à Paate la promesse que j’avais faite à celui-ci dans la semaine de notre transfert à Wâlata et qu’il me rappelait souvent. En décembre 1977, lorsque je préparais mon mémoire de maîtrise en Histoire intitulé Les relations entre les Haal pulareeve et les Brakna (1850-1903), j’avais interviewé à Bogge dow son grand-père maternel sur les relations entre les HalayBe et leurs voisins Bîdân et Hrâtîn immédiats, particulièrement leurs éternels ennemis, les Awlâd Seyyid. J’avais gardé la cassette audio dans ma bibliothèque, à la maison. J’avais promis qu’une fois hors de prison, je lui donnerai une copie.

Dans la salle où les prisonniers politiques étaient parqués comme du bétail (nos geôliers nous appelaient hayawân, parce qu’ils avaient décrété dès notre embarquement dans les camions remorques à bétail que nous étions des animaux, pas des être humains), la place de Alasan Umar se trouvait non loin de la porte qui donnait accès aux latrines. Il me rappelait bien souvent ma promesse lorsque que je passais devant lui. Du 11 décembre 1987 au 26 août 1988, son corps était resté la presque totalité de ce temps qu’il fit à Wâlata, le plus souvent allongé qu’en position debout. Les rares moments où il sortit de la salle, c’était au mois de février. Il avait même tenté de partager avec la quasi-totalité des prisonniers les corvées d’eau qui nous avait été imposées par l’administration de la prison, mais cela ne dura pas longtemps. Physiquement, il était devenu trop faible.
Ma promesse avait fini par établir entre nous une relation bien particulière que je ne saurai définir.

Pendant que les camarades défilaient devant son corps, je suis resté allongé pendant quelques minutes à ma place située à l’autre bout de la salle. Il fallait que je me prépare psychologiquement à regarder Alasan Umar Bah mort, que mon corps vivant assimile le sien qui est désormais sans vie. A mon tour, je me suis présenté devant LUI. Je me suis recueilli pendant quelques minutes en regardant longuement et profondément ce corps allongé. En ce moment précis, j’étais incapable de dire ce que je ressentais réellement. C’est bien plus tard, devant le corps de Tafsiiru Jiggo que je trouverai la réponse. Mais face à ce corps désormais sans vie, je sais tout simplement que j’étais frustré. Je n’aurai donc plus jamais l’occasion de lui remettre une copie de la cassette pour écouter parler son défunt grand-père.

 

Alors j’ai murmuré pour que les autres ne m’entendent pas : «Je n’oublierai pas la cassette. Je l’enterrerai un jour dans ta tombe lorsque nous ramènerons tes restes au pays, au Fuuta Tooro», puis, je rejoignis ma place, plongé dans mes réflexions. Vers 14h 45 mn, le commandement du fort envoya des gardes pour prendre le corps et l’enterrer. Où ? Nous ne savons pas. La violence et les humiliations que les Noirs, particulièrement les FulBe subissaient depuis septembre 1986 avaient contribué à nourrir de la haine entre nous et les Bîdân et leurs Hrâtîn qui faisaient preuve d’une brutalité bestiale insoupçonnable. Dans cet environnement nourri de haine, de souffrances, d’humiliations, tout ce qui émanait du Bîdân et du Hrâtîn était symbole de négation, d’impureté.

 

Dans cet état d’esprit, comment pouvions-nous concevoir leur laisser le corps de notre camarade ?. D’autant que nous les soupçonnions de vouloir s’en débarrasser dans une fosse peu profonde et sans aucune cérémonie rituelle traditionnelle. Aussitôt partis, les fauves viendraient déterrer le corps. C’est Umar Gey qui exprima brutalement tout haut ce que la plupart d’entre nous étaient en train de penser. L’ex-sergent Jibi Duwaa Kamara ne s’empêcha pas d’exprimer ses ressentiments avec ses injures bien salées, spontanées dont lui seul avait le secret. Une injure sortie de la bouche pleine de salives de Jibi Duwaa Kamara, c’était différent : «hay Capaato Bii (. ) memataa Doo maayDo amen» (traduction littérale, «aucun Bîdân, fils de (.) ne touchera ici notre mort»).

Spontanément, un groupe fit alors un barrage humain devant la porte pour empêcher les gardes d’entrer. Un autre alla encercler le corps de Alasan Umar, toujours allongé à la même place. Spontanément, et sans en mesurer les conséquences, nous avions décidé, ensemble, que jamais le corps de notre camarade ne sera souillé par nos tortionnaires. Certes, nos corps à nous étaient souillés par les tortures et autres sortes d’humiliations. Mais Alasan Umar mort, son corps avait retrouvé toute sa pureté de naissance, car il fallait qu’il rejoigne le monde de nos Ancêtres avec un corps et une âme purifiée. Sinon, il n’y serait jamais accueilli.

 

Nous décidâmes par conviction que c’est nous-mêmes qui allions l’enterrer. Comprenant que face à cette nouvelle situation, la plupart des prisonniers politiques étaient décidés à tout pour sauvegarder l’honneur du corps, la direction carcérale accepta, sans trop hésiter, notre proposition. Quelques éléments furent désignés pour aller creuser la tombe au cimetière. Je me suis porté volontaire avec d’autres pour former une équipe de 17 fossoyeurs conduite par Abdullaay Saar et Umar Gey.

 

En file indienne, nous nous dirigeâmes en silence vers le cimetière situé à environ six cents mètres au sud-est du fort, escortés par des gardes toujours sur le qui-vive, toujours prêts à tirer sur nous avec leurs fusils mitrailleurs. Seuls les bruits des «chaînes du Colonel Brahim Ould Alioune Ndiaye» rompaient ce silence. Les chaînes qui nous entravèrent les pieds du 2 janvier au 31 octobre 1988 étaient ainsi dénommées parce que ce Colonel chef d’état major de la Garde nationale avait eut l’idée de commander des chaînes exclusivement pour nous faire subir les pires souffrances.

Même enchaînés et menottes aux poignets, les gardes redoutaient encore nos militaires, car ils avaient vu la plupart d’entre eux à l’?uvre pendant la guerre du Sahara occidental. Certains des officiers et sous-officiers les avaient même commandés, d’où les relations ambiguës qu’ils continuèrent à entretenir avec leurs anciens chefs hier redoutés, aujourd’hui leurs prisonniers. L’attitude des gardes bîdân était unanime : haine, mépris, agressivité. Avec eux, nous savions comment nous comporter. Un seul fera exception, le lieutenant Mohamed Lemine.

 

Chez les Hrâtîn, les relations avec la plupart étaient plutôt complexes et irrationnelles, car avec eux, celles-ci allaient d’une extrême à l’autre. Ils étaient très versatiles. Un garde hrâtîn pouvait glisser à un prisonnier politique, nuitamment, quelques morceaux de sucre, du tabac, quelques grains d’arachides, et le torturer quelques jours après sans que cela ne semble perturber sa conscience. Cependant, quelques rares comprenaient l’enjeu politique et pensaient à l’avenir. J’avais remarqué deux parmi eux qui se débrouillaient toujours pour ne jamais participer aux séances de tortures. Je rencontrerai l’un d’eux à ma libération, à Vogge. En tout cas l’expérience avait fini par nous enseigner qu’il fallait se méfier d’eux.

Bah Mammadu Siidi, qui est infirmier d’Etat, accompagna Cheikh (l’infirmier hrâtîn qui indiquait, à l’occasion des séances de tortures les parties sensibles du corps où il fallait frapper pour faire mal) pour constater le décès. Pendant que nous creusions la tombe, la cérémonie pour la toilette mortuaire était dirigée par Tafsiiru Jiggo qui faisait fonction d’Imâm du groupe des prisonniers politiques et par Abuubakiri Jallo son adjoint.

Dans la salle, le lendemain après l’enterrement, je restais impressionné, je dirai même choqué par l’insouciance apparente ou réelle affichée avec les rires, les farces de certains comme si nous n’étions pas en deuil. Cette insouciance affichée avait toujours intrigué nos gêoliers, depuis notre arrivée à Wâlata. Elle effrayait même certains qui nous prenaient pour des êtres anormaux. Comment vivre cette situation carcérale et se comporter comme si nous étions dans une situation normale.

 

En nous regroupant tous ensemble, le régime n’avait pas compris combien il nous rendait un grand service. Une analyse sur laquelle je reviendrai aussi. J’avais souhaité donc que l’on affichât une atmosphère de deuil dans la salle, mais l’ex-adjudant Woon Sammba Yero, l’ex-adjudant-chef Pape Gey et le maréchal des logis Mammadu Habii Bah issus tous du corps de la gendarmerie étaient en train de jouer au cokki. Ils criaient, chahutaient, injuriaient comme ils savaient si bien le faire eux aussi. Comme si nous n’étions pas en deuil. Je fis la remarque à Abdullay Bari qui tenta de rappeler à certains plus de retenue pour la circonstance : «njiiDDaa ko yimBe ngoya. Maayde ko maayde tan. So ari ari. Hay gooto waawaa heen» rétorqua le plus naturellement Woon Sammba. Puis ils continuèrent leur jeu. Et dire que c’est Woon Sammba yero qui était pressenti par la plupart comme celui qui allait mourir le premier. Il était très atteint par le béribéri. Malgré tout, il avait gardé le moral très haut.

Nous ne voulions plus en parler publiquement depuis quelque temps, mais la mort s’était annoncée paradoxalement par plusieurs signes métaphysiques, à travers les rêves. Une analyse sociologique qui demandera encore quelques pages d’écriture. Nous semblions presque tous préparés psychologiquement à mourir. Nous attendions sa venue comme une chose normale dans le contexte où nous vivions, tout en espérant au fond de nous-mêmes que Alasan Umar Bah soit le dernier. Une semaine après Alasan Umar, le vendredi 2 septembre, c’était le tour de Teen Yuusuf Gey de partir. Puis l’ex-lieutenant du génie Abdul Qudduus Bah le mercredi 13, puis Tafsiiru Jiggo le samedi 28 septembre La série blanche allait continuer pendant un mois. A Wâlata, les mois d’août et de septembre 1988 ont été des mois blancs pour notre combat. Nous y reviendrons.

Lors de la crise de 1989, notre maison n’échappa aux pillages organisés par le régime de Wul Taya qui avait fait lâcher des hordes de Hrâtîn transportés dans des camions remorques et débarqués dans des villes comme Nouakchott, Nouadhibou. Des maisons habitées par des Africains furent des cibles de massacres et de pillages qui nous rappelèrent une réalité historique traumatisante et dont nous pensions naïvement que cela relevait désormais du passé. Mais on dit, chassez le naturel, il revient toujours au galop.

 

Ma bibliothèque n’a pas échappé au pillage. Constituée depuis 1970 elle renfermait près de 600 ouvrages, mémoires, etc, la Bible, le Qoran, la Thora, une collection de journaux dont certains datant de 1966, des dizaines d?enregistrements audio sur mes enquêtes orales sur l’histoire du Waalo Barak, sur l’Emirat du Brakna, sur le Fuuta Tooro. Dans ces cassettes, il y avait des interviews de personnes aujourd’hui disparues et qui ont emporté avec elles notre histoire commune à nous Haal pulreeve, Sooninko, Wolof, Bîdân.

A Aioun el Atrouss où les prisonniers civils furent transférés du 31 octobre au 1er novembre 1988, lorsqu’une personne vint m’annoncer le 11 juillet que notre maison avait été pillée après la déportation de mon épouse le 29 avril vers le Sénégal, ma première réaction fut de demander à la personne qui venait de me donner la nouvelle : «Et ma bibliothèque ?». Une question que la personne a trouvée mal placée. «Au lieu de me demander ce que sont devenus ta maison, tes meubles, etc, tu ne penses qu’à une bibliothèque. La prison t’a rendu un peu anormal ! ».

 

Je lui répondis avec un ton grave, calme, mais triste «On peut reconstruire une maison, acheter de nouveaux meubles, mais on ne reconstruit pas une bibliothèque. Ce ne sont pas des papiers qui ont disparu, mais une accumulation de capital de savoir. Je ne peux pas faire ressusciter Sammba Naawwel Caam pour avoir une nouvelle interview avec lui». Elle me regarda d’un air incrédule. Elle n’avait pas compris ce que je ressentais depuis que j’avais appris la nouvelle sur ma bibliothèque.

Toujours à Aïoun, le 2 septembre 1988, à l’occasion du 1er anniversaire du décès de Teen Yuusuf Gey, j’ai écrit ce passage dans mes notes de prison : «Anniversaire: premier anniversaire de Teen Youssouf Guèye à Néma (?). Comme pour le cas de Alassan Oumar, on n’en parle pas. Du moins, rares sont ceux qui en parlent. Comme si on avait tout oublié ou on n’ose rien faire pour commémorer ces journées, de peur de la répression. Le régime veut nous imposer une amnésie». En écrivant ces mots, la promesse que j’avais faite à Alasan Umar me revint à l’esprit. Je pensais à la bibliothèque pillée dont la plupart des ouvrages étaient en train d’être vendus dans des boutiques de Bîdân, informations que m’avait données une épouse venue rendre visite à son mari. Je concluais avec amertume que je ne pourrai plus tenir alors ma promesse.

Et pourtant, il faut que je la tienne. Alors j’ai décidé, que le jour de la cérémonie de restitution des corps de nos Martyrs à la patrie et aux familles, cérémonies que nous ferons avec grande solennité, j’enterrerai la copie de ma thèse entière, celle que j’ai utilisée lors de ma soutenance, avec les restes de Alassan Umar. Si je disparaissais de ce monde avant ce jour, ma famille sera chargée de le faire.

Hare koko jokki.

1er septembre 2002


Biographie de BA ALASSANE OUMAR
Par la famille du martyr
Le Maréchal de Logis chef de la Gendarmerie Ba Alassane Oumar assassiné le 26 aout 1988 à Walata.

 

Alassane Oumar BAH naquit le 20 janvier 1949 à Niamey au Niger, pays qu’il quitta depuis sa tendre enfance.

Son père, Oumar Abdoulaye BAH décédé le 15 septembre 1981, est originaire de Cidee, un village situé à 5 km à l’est de Boggee, dans le pays des HalayBe. Après sa retraite en 1958 avec le grade d’adjudant de la gendarmerie et médaillé militaire et décoré de la Légion d’honneur, il s’installa à Boggee. Sa mère, Fatimata Adama DIA est décédée le 17 août 2004 à Boggee. Elle était issue d’une nombreuse famille d’une vingtaine de frères et soeurs.

Alassane Oumar BAH entra à l’école primaire en 1956 à Demet où il vivait avec son grand-père. Puis il allait terminer ses études primaires à Saarandoogu BaabaaBe où il obtint son certificat d’études primaires et réussit à ses examens d’entrèe en 6ème en juin 1965. Ce qui lui permit d’entrer en octobre de la même année au collège de Boggee.

Il finit par abandonner ses études secondaires en 5ème pour faire sa carrière dans la Gendarmerie nationale, encouragé par son vaillant père. Il fit sa formation à l’Ecole de la Gendarmerie de Rosso. Sa première affectation fut à Tidjikja. Ce qui lui permit de parcourir la région administrative du Tagant où il apprit à parler couramment le Hassâniya. Deux années plus tard, il fut affecté à la Brigade de Gendarmerie de Selibaabi dans le Gidimaxa où sa compétence fut très appréciée par ses supérieurs. Sa générosité, son humanisme lui attirèrent la grande estime de la population de Selibaabi qui n’oublie pas et garde toujours de bons souvenirs de ce Kalajjo (ressortissant du pays des HalayBe). Après Selibaabi, il fut affecté successivement à KayhayDi, à Timmbadara où il sera adjoint au commandant de brigade, à Ayoun el Atrouss et à Neema.

Alassane Oumar BAH fut orienté dans la branche du secrétariat et passa avec succès tous les examens professionnels : 1er, 2è degré…… Maréchal des logis chef.En 1977, il fut affecté alors à la Compagnie de Gendarmerie de KayhayDi comme chef secrétaire. A l’époque, aucun message chiffré n’avait de secret pour ce brillant Maréchal des logis chef. En 1978, il eut l’occasion de faire une formation au Maroc. A son retour il monta au grade d’adjudant. Il est affecté alors au Secrétariat du Comité militaire de salut national (C.M.S.N.) puis un peu plus tard au S.E.R.A.D.

En 1985, Alassane Oumar BAH eut une nouvelle occasion d’effectuer une seconde formation à l’étranger, cette fois en France. Avec son nouveau grade d’Adjudant-chef de la gendarmerie, il resta au Service administratif et de la comptabilité jusqu’à son arrestation en octobre 1987. Condamné en prison à perpétuité lors du fameux procés du mensonge organisé par le régime du colonel Maouya Ould Sid’Ahmed Taya et son allié, le colonel Ely Ould Mohamed Vall, il fut transféré le 9 décembre 1987 à Oualata, après les exécutions capitales de ses camarades, les lieutenants Saydou SIH, Seydi BAH et Amadou SARR 3 jours auparavant.

A la prison mortuaire de Oualata, Alassane Oumar Abdoulaye BAH, Alassane Fatimata Adama BAH sera marqué physiquement, mais avec beaucoup de dignité, jusqu’à son décés survenu le jeudi 26 août 1988, par les séquelles des tortures que lui avaient fait subir ses geôliers beydanes.

Alassane Oumar Abdoulaye BAH, Alassane Fatimata Adama BAH était marié et père de sept enfants. Toute sa famille vit aujourd’hui, avec dignement le sacrifice de leur père et la lutte continue.

La famille du feu Ba Alassane Oumar

le 26 août 2006

 


MAURITANIE : L´écrivain Téne Youssouf  Gueye serait mort en prison. Le Monde 9 septembre 1988,

Téne Youssouf Gueye (1923-1988)

Dakar. –

l´écrivain mauritanien Tène Youssouf Guéye et un militaire de race noir, l´adjudant Alassane Oumar Bâ, sont morts en détention en Mauritanie, ont annoncé, mercredi 7 septembre, dans un communiqué remis à la presse à Dakar, les Forces de Libération Africaines de Mauritanie ( FLAM, opposition negro – mauritanienne). L´information n´a pas été confirmée de source officielle à Nouakchott, où l´on se refuse à tout commentaire.

Téne Youssouf Gueye était né en mai 1923 à Kaedi, dans le sud mauritanien. Instituteur formé à l´école normale William-Ponty (Sénégal), célèbre établissement d´où sont sortis les premiers cadres de l´Afrique de l´Ouest pendant la période coloniale, il était devenu haut fonctionnaire après l´indépendance de la Mauritanie. Marié et père de neuf enfants, il s´était signalé pour la premiere fois comme opposant au régime après la publication en 1986 d´un « manifeste du negro- mauritanien opprimé ». Ce document énumère les griefs des Noirs marginalisés au profit des Beydanes (arabo-berbères) dans la vie politique et économique du pays. Après la publication de ce document plusieurs cadres negro africains avaient été jugés et condamnés. Téne youssouf Gueye avait été arrêté en septembre 1986 et condamné à quatre ans de prison ferme.

Téne yousouf dont la libération avait été réclamée par plusieurs associations d´écrivains, et notamment lors du sommet francophone de Québec, était l´auteur de poèmes, de pièces de théâtres, de nouvelles et de romans. Son dernier roman Rella ou le chemin de l´honneur, avait été publié en 1985 par les Nouvelles Editions Africaines, à Dakar.-(AFP)


Mauritanie : Comment est mort Tene Youssouf Gueye ?
par Francis KPATIND

 

 

Les circonstances du décès de l’écrivain dans sa
prison de Oualata, ainsi que celles de l’adjudant 

chef Ba Oumar, sont loin d’être éclaircies.

 

 

Téné Youssouf Gueye, 60 ans : l’un des meilleurs auteurs mauritaniens.

Dans la journée, le thermomètre monte jusqu’à quarante degrés. Parfois plus. Les nuits sont froides. Très froides. Normal. Oualata est située en plein désert mauri­tanien, non loin de la frontière malienne.

Selon Oumar Ba, un chercheur de l’Institut mauritanien de recherches scientifiques, la fondation de cette cité remonterait au sixième siècle. Située à 1 200 km environ au sud-est de la capitale, Nouakchott, Oualata tiendrait son nom d’une déformation de « Tewellau » qui, en hassanya (arabe mauritanien), signifie « retour au calme, à l’entente ».

Selon une autre version, Oualata se­rait en réalité une berbérisation du terme mandé « Wala », lequel signifie « abri de fortune ». Il n’empêche, Oua­lata, aujourd’hui, serait plutôt synonyme d’infortune, de désolation…

C’est en effet dans cette localité, im­portante escale du trafic saharien au temps de l’Empire du Mali, que sont morts en détention, début septembre l’adjudant-chef Alhassane Ba Oumar, l’écrivain Téné Youssouf Gueye.

Le premier a été condamné à la dé­tention perpétuelle, en octobre 1987, après la découverte d’un complot formenté par des Négro-Mauritaniens con­tre le régime du colonel Maaouya Ouid Sid’Ahmed Taya. Quant à Téné Yousouf Gueye, arrêté en septembre 1986 à la suite de la publication du fameux « Manifeste du Négro-Mauritanien opprimé » (également appelé « Manifeste des 19 » en raison du nombre de signataires), il purgeait une peine de quatre. années de prison à Oualata.

Né à Kaedi, petit village du Sud mau­ritanien, ancien élève de la prestigieuse école normale William Ponty du Séné­gal, Téné Youssouf Gueye était, à soixante ans, un des plus grands écri­vains mauritaniens.

On lui doit notamment une série de nouvelles regroupées et publiées sous le titre L’Orée du Sahel, ainsi qu’un recueil de poèmes, Sahéliennes, et une pièce de théâtre, Les Exilés de Goumel. Son premier roman (sa dernière oeuvre aus­si), Relia ou le chemin de l’honneur a été publié en 1985 aux Nouvelles édi­tions africaines. Il annonçait un second volume.

Aussi bien Téné Youssouf Gueye que son compagnon d’infortune sont morts dans des conditions pénibles, dans une prison qui passe pour être, en Mau­ritanie, un véritable « mouroir’.

Construit au début du siècle par les colonisateurs français, le fortin-prison de Oualata est aujourd’hui dans un état de complet délabrement.. Les prison­niers, une cinquantaine d’officiers et de sous-officiers, ainsi qu’une trentraine d’intellectuels négro-africains, tous in­carcérés pour complot ou « activisme noir », y vivraient dans des conditions difficiles. Coupés du reste de la Maurita­nie, ils seraient à peine nourris et privés d’installations sanitaires comme d’ail­leurs de soins. Ils s’entassent dans des cellules exiguës, et certains d’entre eux seraient même enchaînés pour pallier l’insuffisance du nombre de gardiens. Pourtant, les deux villes les plus   proches, Goundam et Tombouctou, se trouvent à plusieurs centaines de kilomè­tres, en plein terri­toire malien. Ce qui interdit par avance toute tentative d’éva­sion.

La situation à Oualata est telle que, selon l’opposition mauritanienne à Da­kar, deux autres pri­sonniers, malades, y seraient décédés à la mi-septembre, faute de soins. Il s’agirait du commissaire de police Ly Mamadou (ministre de l’Envi­ronnement et chef des services de sécu­rité sous l’ancien président Haidalla) et du lieutenant Ba Abdoul Ghoudouss, extradé d’Algérie vers la Mauritanie pour sa participaion au « complot négro-africain » du 22 octobre 1987. Tous deux avaient été condamnés aux travaux forcés à perpé­tuité en décembre 1987. Les autorités ont démenti le décès des deux hommes. Tous ceux qui ont applaudi à la création de la Ligue mauritanienne des droits de l’homme ne peuvent qu’espérer que cette version des faits corresponde à la réalité.

Il n’empèche ! Les autorités ont réa­gi. Une mission d’enquête a été chargée d’établir les circonstances du décès de l’écrivain et les conditions d’incarcéra­tion des détenus. D’autant que Amnesty International se préoccupe aujourd’hui de la santé de trois autres détenus de Oualata : Ibrahima Sarr, poète, journa­liste et gendre de Téné Youssouf Gueye, Hameth Ly, enseignant, et Amadou Mokhtar Sow, in épieur.

Dans un communiqué publié à Lon­dres, fin septembre, l’organisation de défense des droits de l’homme affirme que ces trois personnes souffriraient de graves troubles gastriques et d’ulcères, et qu’elles seraient privées de soin alors que le centre hospitalier le plus proche se trouve à Nema, à une centaine de ki­lomètres au sud. C’est d’ailleurs dans cet hôpital, où il a été transféré peu avant sa mort, que Youssouf Gueye est décédé.

A dix ou vingt
par cellule

Reste que les prisons mauritaniennes ne sont pas un cas d’espèce en Afrique. Ici et là, des individus, bien souvent des condamnés de droit commun, sont en­tassés à dix ou vingt dans des cellules de trois mètres carrés. Certains sont contraints à la nudité complète. On cite le cas de détenus dont le crâne a été rasé avec des tessons de bouteille. Véritables zombis, ils doivent bien souvent se contenter, en guise de nourriture, d’une soupe à l’eau et d’un morceau de pain moisi. Quand, par miracle, ils en ressor­tent, c’est bien souvent diminués physi­quement et condamnés à une mort cer­taine.

« Que des hommes expient, soit ! s’exclamait, il y a un demi-siècle, le grand journaliste français Albert Lon­dres. Mais que le châtiment reste hu­main. Qu’on tente de relever des coupa­bles au lieu d’achever de les dégrader. » Il écrivait ces lignes au retour d’un re­portage au bagne de Cayenne, en Guyane. •

JEUNE AFRIQUE IP 1449-12 OCTOBRE 1988

 


 

MAURITANIE
Plusieurs prisonniers politiques sont morts en détention à Oualata
 

 

 

COMMUNIQUÉ DE PRESSE AFR 38

EMBARGO : 21 novembre 1988

 

Les autorités mauritaniennes ont confirmé la mort de quatre prisonniers poli­tiques détenus dans la prison isolée de Oualata au sud est de la Mauritanie, près de la frontière malienne. Selon des sources officieuses, au moins trois autres seraient également morts.

Les conditions de détention à Oualata, en plein désert; seraient particulière­ment dures. Les prisonniers souffrent de malnutrition et ne reçoivent pas de soins médicaux. Les conditions climatiques avec des températures extrêmes et-les pluies torrentielles du mois d’aoùt ont aggravé la situation.

Parmi les prisonniers dont la mort a été officiellement confirmée se trouvent :

Tène Youssouf Guèye, écrivain connu, mort en septembre de béri-béri consécutive à la malnutrition) et de diarrhée aiguë;

Bâ Alassane Oumar, adjudant chef de gendarmerie, accusé d’avoir participé à une tentative de coup d’Etat en octobre 1987 et condamné à la prison à vie ; le lieutenant Ahdoul Ghoudouss Bâ, extradé d’Algérie, aussi accusé de parti­cipation à la tentative de coup d’Etat en octobre 1987 et condamné à la prison à vie ;Dila() Tafsirou, ancien ministre de la Santé et des Affaires sociales.

 

Tène Youssouf Guèye et Djigo Tafsirou ont été condamnés à l’issue d’un procès irrégulier pour avoir diffusé un document critiquant « la politique de discri­mination du gouvernement arabo-berbère à l’égard de la population noire ». Les investigations d’Amnesty International sont en cours pour déterminer s’ils étaient des prisonniers d’opinion seraient également morts en détention à Oualata Ibrahim Sarr (journaliste) ; Amadou Moktar Sow (ingénieur) et Mcmadou Bocar Ly (ancien ministre et commissaire de police). Début octobre ces prisonniers étaient gravement malades et leur état exigeait des soins médicauk urgents. Une vingtaine d’autres prisonniers poli­tiques détenus à Oualata seraient également dans un état critique.

Après les morts récentes, le gouvernement aurait ‘envoyé une délégation pour examiner la situation sur place. Certains prisonniers auraient été transférés à Aîoun et, Atrouss à environ 300 km de Oualata.

 

Seraient également morts en détention à Oualata Ibrahim Sarr (journaliste) ; Amadou Moktar Sow (ingénieur) et Mcmadou Bocar Ly (ancien ministre et commissaire de police). Début octobre ces prisonniers étaient gravement malades et leur état exigeait des soins médicaux urgents. Une vingtaine d’autres prisonniers poli­tiques détenus à Oualata seraient également dans un état critique.

Après les morts récentes, le gouvernement aurait ‘envoyé une délégation pour examiner la situation sur place. Certains prisonniers auraient été transférés à Aîoun et, Atrouss à environ 300 km de Oualata.

 

Amnesty International est sérieusement préoccupe par cette succession de morts aui dénotent l’extrême sévérité de-2 conditiors (Je détention et la négligence délibérée dans laquelle les prisonniers ont été laissés à Oualata. Amnesty International estime que le droit fondamental de ces prisonniers, tel aue oaranti par l’article 5 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, à ne pas être soumis à des traitements cruels, inhumains et dégradants n’a pas été respecté.

Amnesty International demande au gouvernement d’assurer des soins médicaux adéquats aux prisonniers et leur permettre de recevoir les visites de leurs familles, de leurs avocats et de leurs amis .

 

Fin du communiqué

Pour diffusion immédiate.

Pour toute information, co3ntacter le service de presse, Chantal de Casabianca au 43.38.74.74.

amnesty

international

Service des actions urgentes 66, rue Pargamlnlères

31000 Toulouse

Tél.: 61.23.53.73

EXTERNE

ACTION Urgente

SF 88 U 724

AFR 38/11/88


MORTS EN DETENTION – ETAT DE SANTE
MAURITANIE : Ibrahima Sarr, journaliste de radio et télévision à Nouakchott ;

Amadou Moctar Sow, ingénieur civil ;

Ly Mamadou Bocar, ancien ministre et Préfet de Police ; et autres prisonniers politiques détenus à Oualata et dans le sud-est de la Mauritanie.

(Note : cette action urgente fait référence à certains cas déjà évoqués dans l’A.° 243/88, AFR 36/06/88 du 14/9 et AFR 36/08/88 du 11/10/88)

Londres, le 11 novembre 1988

Les autorités mauritaniennes ont confirmé que quatre prisonniers politiques détenus à ()uniate étaient morts en détention. Et des sources non confirmées laissent supposer qu’au moins trois autres sont peut-être également décédés. On pense que ces décés résultent des conditions extrêmement précaires dans lesquelles les prisonniers sont détenus et du manque de soins médicaux.

Le premier décès rendu public a été celui de Tène Youssouf Guèye, écrivain bien connu. Il serait décédé’ en août ou septembre 1988 du béribéri (maladie due à la malnutrition) et de violentes diarrhées.Le second décès en septembre a été celui de Bà Alassane Oumar, militaire condamné à la prison à vie pour participation présumée à une tentative de coup d’état. Cet; deux décès ont été reconnus par le gouvernement et annoncés aux familles en septembre.

 

Le troisième décès connu d’Amnesty International a été celui du lieutenant Abdoul.Ghoudouss Bà, également condamné en 1987 pour participation présumée à une tentative de coup d’état après avoir été extradé d’Algérie. Il est décédé vers la .mi-septembre. à la prison d’Oualata. Amnesty International ne sait pas si sa mort a été reconnue par les autorités. Plus récemment, les autorités ont confirmé à la famille, fin octobre 1988, le décès en détention de l’ancien ministre de la santé et des affaires sociales Djigo Tafsirou. Tène Youssouf Guèye et Djigo Tafsirou étaient considérés par Amnesty International comme de possibles prisonniers d’opinion. Ils avaient été condamnés après jugement inéquitable à des peines de prison pour avoir distribué en septembre 1986 un document critiquant la politique .de discrimination du gouvernement à prédominance arabo-berbère, envers les populations noires du pays.

 

Des .informations officieuses font état de trois décès supplémentaires, Ibrahima Sarr, journaliste ; Amadou Moctar Sow, ingénieur ; et Ly Mamadou Bocar, ancien ministre du gouvernement et préfet de police. Amnesty International avait fait savoir début octobre qu’ils étaient gravement malades et que leur état nécessitait des soins médicaux urgents. Ibrahima Sarr et Amadou Moctar Sow peuvent être considérés comme de possibles prisonniers d’opinion. -Vingt autres prisonniers politiques condamnés en 1986 et 1987, détenus également à Oualata, seraient aussi dans un état critique.

 

Les conditions de vie des prisonniers à Oualata, ville du désert, isolée, sont extrêmement rudes et ceux-ci n’ont bénéficié d’aucun traitement médical durant leur séjour en prison. A Oualata, les températures atteignent des pointes extrêmes et les grosses pluies tombées récemment ont rendu le centre de détention très humide. Les prisonniers ne reçoivent aucune visite de leurs proches, ni d’avocats ni de médecins. En outre, les autorités du centre leur fourniraient des repas insuffisants en quantité et en valeur nutritive.

 

A la suite des récents décès, le gouvernement aurait ‘envoyé des délégués pour enquêter sur les conditions de détention à Oualata, mais on ne sait pas clairement si des mesures ont déjà été prises pour éviter d’autres décès. Selon certaines sources, certains prisonniers auraient peut-être été transférés de Oualata en détention a Aioun el. Atrouss, au sud-est de la Mauritanie, mais, même si C’est le cas, on ne sait pas s’ils ont reçu les soins médicaux qui leur étaient nécessaires. Amnesty international s’inquiète de ce que les prisonniers risquent de graves problèmes de santé dus a une nourriture insuffisante, -d un manque d’hygiène minimum et à un manque de soins médicaux, L’organisation s’inquiète égaléMent de ce que les autorités ont apparemment omis de donner aux familles des prisonniers des informations claires sur leur état de santé ou, dans les cas mentionnés Ci-dessus, sur leur, décès

 

Armeely irp•rnarorscg – SECTION FRANCAISE – 4. rue de Io Pierre Levée – 75,553 Pm Céd•x 11 – Tét. : 4138.74.74

Mowernent impuni:d d’Int•rvention directes pour C libération dei pmeonniers duPiniun dans le monde.

u-% procès condom• dm normes Internationotement reconnues pour les prisonniers poétiques, tœottuon de to torture •t de Io Pelne de mort.

 

SF 88 U 669

AFR 36/09/88

Amnesty international

Service des actions urgentes 66, rue Pargamlnlères

31000 Toulouse

Tél. : 61.23.53.73

EXTERNE

TLX 621/CMD MAURITANIE.


MORTS EN DETENTION: CARENCE DE SOINS MEDICAUX

Londres, le 26 octobre 1988

 

Amnesty International est vivement préoccupée par la mort de trois prisonniers politiques au mois de septembre 1988 et par l’annonce officieuse de quatre autres décès dans la prison retirée de Oualata au sud-est de la Mauritanie. Tous ces décès seraient dus aux conditions d’emprisonnement extrêmement rigoureuses, le béribéri est certainement à l’origine de l’un de ces décès. Plus de 60 prisonniers politiques seraient détenus à Oualata.

 

Le premier décès rendu public a été celui de Tène Youssouf Guêpe, écrivain connu, âgé de 60 ans. Il souffrait d’ulcères à l’estomac au moment de son arrestation en 1986 et serait mort du béribéri et de diarrhée rave. Il avait été transféré le 2 septembre au matin de Oualata a Nema, la ville la plus proche où pouvaient lui être prodigué des soins médicaux; il est décédé_l’après midi de ce même jour. Le deuxième décès a été celui de Bâ Alassane Oumar, soldat condamné à la prison à vie en 1987 et le troisième , celui du lieutenant Abaoul Ghoudouss Bâ à la mi-septembre à la prison de Oualata.

 

Ces décès ont tous été confirmés par les autorités de Mauritanie. Des informations officieuses indiquent qu’il y aurait eu quatre autres décès; il s’agirait de Ibrahima Sarr, journaliste, Amadou Moctar Sow, ingénieur, Ly Mamadou Bocar, ancien membre du gouvernement et préfet de police, et Djigo Tafsirou, ancien ministre de la santé et des affaires sociales, travaillant en tant qu’ingénieur au moment de son arrestation.

Les conditions de détention sont extrêmement dures et les prisonniers n’ont reçu aucun soins médicaux pendant leur détention. Oualata est une ville située dans le désert à quelques mille kilomètres de la capitale Nouakchott et il n’y aurait aucune unité de soins médicaux .dans la région. A Nema, à quelques 60 kilomètres, il y a un médecin dans un petit centre médical doté d’un équipement rudimentaire. La ville d’Oualata donnait des températures extrêmes et cette région du Sahel a subi des pluies abondantes pendant la saison des pluies ( de juin à septembre ) , ce qui aurait provoqué beaucoup d’humidité dans la prison. Les prisonniers ne redoivent de visites ni de leur famille, ni de leurs avocats, ni de leur médecin. Il faut ajouter à cela que la nourriture serait insuffisante tant en quantité qu’en valeur nutritive.

 

A la suite de ces décès récents, le gouvernement a envoyé des représentants chargés d’enquêter sur les conditions de détention à Oualata, mais on ignore si des mesures ont déjà été prises pour empêcher de nouveaux décès. Amnesty international s’inquiète du fait que les prisonniers risquent d’avoir de sérieux problèmes de santé dus à une mauvaise alimentation et à l’absence de d’hygiène alimentaire et de soins médicaux.

 

Dix sept des prisonniers de Oualata ont été jugés ensemble en septembre 1986 et condamnés à des peines de prison suivies d’inter­diction de séjour pour avoir publié un manifeste faisant état de discriminations par le gouvernement. militaire à prédominance arabo-berbère, à l’encontre de la population noire du pays. Ils ont critiqué la discrimination s’appliquant surtout à l’enseignement, aux nominations pour les postes au gouvernement et à la possession des terres. On pense qu’un certain nombre d’entre eux ont été maltraités pendant qu’ils étaient aux mains de la police après leur arrestation. Les personnes arrêtées, des noirs d’un certain âge exercent principa­lement les professions d’ infirmiers, d’enseignants, de professeurs d’université, d’ ingénieurs. Il y a aussi deux journalistes, un membre du ministère des affaires étrangères et un ancien ministre de la santé. Tène Youssouf Guèye décédé le 2 septembre 1988 faisait parti de ce groupe.

ACTION URGENTE

A L’ATTENTION DES SECTIONS FRANCOPHONES : 5 APPELS PAR SECTION.

LES GROUPES DE LA SECTION FRANCAISE N’ENVERRONT. QU’UN SEUL APPEL A CHAQUE ADRESSE. AU 243/88


 

PRÉOCCUPATION D’ORDRE MEDICAL / MORTS EN DÉTENTION

 

MAURITANIE : Ibrahima Sarr, journaliste de radio et de télévision à

Nouakchott

Amadou moctar Sow, ingénieur civil

Djibril Hameth Ly, enseignant

et d’autres prisonniers politiques détenus à Oualata

 

Londres le 14 septembre 1988

 

Amnesty International est préoccupée au sujet de Ibrahima Sarr et d’un certain nombre d’autres prisonniers politiques, détenus dans la lointaine. ville d’Oualata au sud—est de la Mauritanie près de la frontière du Mali. Ils seraient gravement malades et ne recevraient pas de soins médicaux suffisants. Il est possible que la plupart d’entre eux soient des prisonniers d’opinion. Deux autres prisonniers seraient morts de maladie début septembre 1988.

Ibrahima Sarr souffrirait d’ulcères à l’estomac, ayant nécessité deux transferts à Nema, la ville la plus proche, afin de permettre un traitement médical. Il n’y aurait aucun équipement médical à Oualata, située à 1000 kms de Nouakchott,- la capitale. On sait que Amadou Moctar Sow et Djibril Hameth Ly ont souffert tous deux d’ennuis gastriques au moment de leurs arrestations, ennuis qui ont pu s’aggraver à la suite de leur emprisonnement.

Amnesty International a appris que Tene Youssouf Gueye, beau-père de Ibrahima Sart, écrivain mauritanien bien connu, âgé de 60 ans, arrêté en même temps que Ibrahima. Sarr et sur le cas duquel une enquête fut menée pour savoir s’il était prisonnier d’opinion, -était mort début septembre 1988. On sait que Tene Youssouf Gueye souffrait d’ulcères à l’estomac au moment de son arrestation et l’on pense que des soins convenables lui ont .été refusés quand’ il était à Oualata. Il fut transferré à Nema. Amnesty International a également appris que l’adjudant—chef Ba Alassane Oumar, soldat condamné à l’éMprisonnement à vie et aux travaux forcés en décembre 1987 après sa condamnation sous l’inculpation d’avoir participé à une tentative de coup el’ézat, était mort récemment en prison à Oualata.

Ces deux morts ne font que confirMer l’inquiétude d’Amnesty International su: les dures conditions de détention k Oualaza et l’abSence de moyens médicaux adéquats, à la fois pour d’éventuels prisonniers d’opinion et autres prisonniers politiques.

Ibrahima Sa::: et Tene Youssouf Gueye appartenaient à un groupe de 36 prisonniers politiques condamnés à de longues peines d’emprisonnement à la suite des procès de 1986 et. 1987 au motif qu’en septembre 1986, avait été distribué un document « Le Manifeste du négro—mauritanien opprimé » critiquant la discrimination du gouvernement, à prédominance arabeberbère, àl’encontre de la population noire du pays. Amnesty International pense qu’ils pourraient être des prisonniers d’opinion et demande leur libération s’ils ne sont pas rejugés impartialement et publiquement.

L’adjudant Ba Alassane Oumar faisait partie d’un groupe de cinquante soldats et un civil condamnés en novembre- décembre 1987après l’annonce par l’annonce par le gouvernement de la decouverte d’une conspiration ant:-gouvernementale. Trois officiers noirs des forces armées furent condamnés à mort et exécutés en décembre 1987.

Tous les condamnés des procès politiques de fin 1986 et 1987 de Nouakchott et Nouadhibou, la seconde ville de Mauritanie, ont été transférés par la suite à Oualata.

Il y eut plusieurs autres cas de peines de prison pour délits politiques ces dernières années. Six membres éminents du précédent gouvernement renversé en 1984, y compris le président Ould Haidalla, ont été détenus sans jugement depuis décembre 1984. Il semble que leurs conditions ue détention soient rigoureuses.

Amnesty International est gravement préoccupée par la mort de Tene Youssouf Gueye et de l’adjudant-chef ba Alassane Oumar. Amnesty International reste préoccupée par les pénibles conditions de détention de tous les prisonniers politiques détenus à Oualata.

ACTION RECOMMANDES : télégrammes / télex / aérogrammes si possible en français ou en arabe

– exprimant votre profonde préoccupation au sujet de la mort en détention de Tene Youssouf Gueye et de l’adjudant-chef Ba Alassane Oumar alors qu’ils étaient détenus à Oualata et que d’autres prisonniers retenus à Oualata le sont dans de pénibles Conditions d’Isolement, et un accès insuffisant aux soins médicaux ;

-exprimant votre préoccupation à propos des problèmes gastriques dont Ibrahima Sarr, Amadou Moctat Sow et Djibril Hametn Ly souffriraient ;

-demandant des informations sur leur état de santé actuel, quel traitement médical est à leur disposition et combien de fois ils peuvent voir un médecin qualifié r

-demandant instamment que des soins médicaux convenables soient à la disposition- des prisonniers de Oualata, ou qu’ils soient transférés dans un autre lieu de détention où des moyens médicaux sont disponibles et où ils peuvent recevoir des visites de la famille et des amis ;

-demandant instamment que les autorités ouvrent une enquête afin de déterminer les circonstances des deux morts récentes en détention.

 

AMNESTY INTERNATIONAL ACTIONS URGENTES

SECRETARIAT MIDI-PYRENEES 66, rue Pargamini.eres 31000 – TOULOUSE

Tel : 61.23.53.73

 

SF 86 U 856

AFR 38/04/86

AU 364/86

 


 

SITUATION JURIDIQUE/CRAINTE DE TORTURE

MAURITANIE : Ba Alassane, propriétaire de magasins d’alimentation, ancien enseignant

Kane Abdoul Aziz, agronome

Seydou Kane, étudiant en seconde année de philosophie à l’université de Nouakchott

Kasse Mamadou, syndicaliste

Cisse Mody, professeur de second cycle à Kaedi dans le sud de la Mauritanie

Sidi Baylel, instituteur, et sa soeur Jiddo Fall, du village Diowol, près de Kaedi.

 

Londres le 3 décembre 1986

Les personnes mentionnées ci-dessus font partie des centaines de personnes – dont bon nombre sont enseignants et étudiants – qui auraient été arretées dans diverses régions de Mauritanie en septembre et octobre 1986. Leur arrestation est intervenue après que des troubles aient éclaté, dans les principales villes et dans le sud du pays, peu après la condamnation et l’emprisonnement de plus de vingt opposants au gouvernement. Certains de ces détenus auraient été maltraités en détention.

Le 13 octobre 1986, la cour d’appel a confirmé les peines de plus de vingt personnes qui avaient été condamnées en septembre dernier à des peines d’emprisonnent et d’exil intérieur pour avoir tenu des réunions illégales et distribué des tracts qui auraient porté atteinte à l’unité nationale. On pense que leur inculpation est due à la diffusion, en avril 1986, d’un document intitulé « Le manifeste du negro-mauritanien opprimé ». Ce document reprochait au gouvernement son attitude discriminatoire à l’égard de la population noire, vivant essentiellement dans le sud du pays. Des manifestations de soutien aux accusés ont eu lieu, au cours desquelles des véhicules appartenant au gouvernement auraient été incendiés; les autorités ont également affirmé que des bâtiments privés et gouvernementaux avaient été attaqués à Nouakchott, la capitale, et à Nouadhibou dans la région septentrionale.

Des informations indiquent que certains des détenus ainsi que des membres de leur famille ont été maltraités ou torturés. Les forces armées auraient encerclé plusieurs villages du sud de la Mauritanie, instauré le couvre-feu et procédé à des arrestations. Amnesty International a reçu des informations non-confirmées selon lesquelles, entra autres personnes, Ba Allassane, un homme d’affaires et SaCdou étudiant, avaient été victimes de sévices, et que Sacdou Kane avait été admis à l’hôpital.

ACTION RECOMMANDEE : UN SEUL APPEL PAR GROUPE D’AmNESTY

Telex/télégramme aérogramme en français ou en arabe (il se peut que vous rencontriez des difficultés dans l’envoi de telex/télégrammes en Mauritanie)

– vous inquiétant de ce que les personnes mentionnées ci-dessus aient semble-t-il été arrêtées et de ce que certaines auraient été maltraitées pendant leur détention aux mains des forces de sécurité ;

sollicitant des informations au sujet des personnes citées plus haut; cherchez à savoir notamment si elles sont toujours détenues, si elles ont fait l’objet d’une quelconque inculpation ou si elles ont été libérées, enfin s’il est exact que Sacdou Kane a été admis à l’hôpital, et si oui, pour quelle raison

demandant instamment que les personnes restant détenues sans inculpation soient immédiatement remises en liberté à moins qu’elles ne soient accusées d’un délit précis et jugées dans les meilleurs délais et équitablement

 

APPELS A :                              Télégrammes :

Son Excellence

Monsieur le Colonel Maaouya Ould Sid’ Ahmed Taya Président de la République

BP 184

Nouakchott, MAURITANIE

Télégrammes: Président Ould Taya

Nouakchott, MAURITANIE

Telex : 580 PRIM MTN

Code pays : 097400

Monsieur le Lieutenant-Colonel Djibril Ould Abdallahi Ministre de l’Intérieur

BP 195

Nouakchott, MAURITANIE

Télégrammes : Ministre Intérieur

Nouakchott, MAURITANIE

Telex : 844 MTN MTN

Monsieur le Ministre

Hamdi Samba Diop

Ministre de la Justice et de l’Orientation Islamique BP 350

Nouakchott, MAURITANIE

Télégrammes : Ministre Justice

Nouakchott, MAURITANIE

Monsieur le Ministre

Hasni Ould Didi

Ministre de l’Education nationale BP 387

Nouakchott, MAURITANIE

Télégrammes : Ministre Education

Nouakchott, MAURITANIE

Monsieur le Capitaine Ely Ould Mohamed Sall Directeur de la Sûreté Nationale

Sûreté Nationale

Nouachkott, MAURITANIE

Télégrammes : Directeur général, Sûreté

Nationale, Nouakchott, MAURITANIE

Copies à :

Chaab, BP 371, Nouakchott, MAURITANIE

Radio-Télévision Mauritanie, BP 200, Nouakchott, MAURITANIE Afr-ique Nouvelle, BP 283, Dakar, SENEGAL

et à   Ambassade de Mauritanie – 5, rue de Montevideo – 75116 PARIS

 


Mauritanie : encore un mort à la prison de Walata, selon Radio-Dakar

http://p3.storage.canalblog.com/39/92/1020244/82219691_o.jpg

Lieutenant Bâ Abdoul Khoudouss

1er octobre 1988, page 8

La mort, en Mauritanie, du lieutenant Abdoul Khoudouss Ba, l’un des officiers négro –mauritaniens  condamnés à la prison à perpétuité en décembre  à la suite de la tentative avortée de coup d’état, a été annoncée, le jeudi 29 septembre, par sa famille, dans un communiqué diffusé par Radio- Dakar.

Le lieutenant Ba, ingénieur du génie, extradé d’Algérie, où il suivait un stage après l’annonce de la découverte du complot, était détenu dans la prison de Walata, où plusieurs décès de détenus noirs avaient été annoncés la semaine dernière de sources concordantes. Ils avaient été démentis de sources proches du pouvoir (le Monde du 29 septembre ).

Le décès serait intervenu le 15 septembre et serait dû aux mauvaises conditions de détentions dans la prison de Walata, selon les Forces de Libération Africaines de Mauritanie ( FLAM, mouvement d’opposition négro-Mauritaniens, non reconnu).- (AFP.)


Hommage au Lieutenant Bâ Abdoul Khoudouss

« Sois prudent dans tes paroles. On a toujours le temps de placer un mot, jamais celui de le retirer.» Nicolas Machiavel.
Eh oui ! Comme quoi il n’y a pas que du machiavélisme en Machiavel. Ces propos, tout en sagesse, l’illustrent, qui s’apparentent à bien des égards à une sagesse bien peule, sur laquelle nous reviendrons dans quelques semaines, lors de la publication de la 4ème et dernière partie des extraits consacrés au 18ème anniversaire de la mort en détention de Bâ Alassane Oumar, Ten Youssouf Gueye, Bâ Abdoul Khoudouss et Djigo Tabssirou.)
Après de brillantes études au lycée national, sanctionnées par le baccalauréat série C, Bâ Abdoul Khoudouss entreprit au Canada des études d’ingénieur des ponts et chaussées. De retour au pays, il travaille à la SNADER (Société Nationale de Développement Rural). Pour le jeune et brillant ingénieur, soucieux de mettre ses compétences au service de son pays, une brillante carrière semblait toute tracée. Mais très vite il déchanta. L’incurie et le laxisme, auxquels l’injustice était venue s’ajouter, le révoltèrent. Il démissionne.
Chaleureux et jovial, Bâ Abdoul Khoudouss savait, quand il le fallait, prendre et honorer ses engagements. Et quand il s’assignait un objectif, pour le réaliser, il s’investissait entièrement. Rien ne pouvait l’en détourner. La persévérance et la pugnacité étaient chez lui des qualités majeures.
Dans la chambre de «la bande des quatre[2]» (commissaire Ly, Diop Djibril, Ly Moussa et Sarr Abdoulaye) où l’avait mis le «flingueur), Bâ Abdoul Khoudouss ne restera que quelque temps, avant de nous rejoindre dans la salle. Sous l’effet du béribéri, il avait pris beaucoup de poids. De corpulence moyenne, il faisait alors deux fois son poids normal. Il s’était fait une grande barbe. Quelques jours avant de nous rejoindre dans notre salle, on pouvait très souvent le voir, assis à l’entrée de la chambre de la «bande des quatre», lire un livre coranique.
Sa mort interviendra moins d’une semaine après son retour dans notre salle. Elle fut soudaine. Son alitement, consécutif à un malaise anodin en apparence, n’excéda pas quarante-huit heures. Il souffrait tant, que nous demandâmes aux geôliers, eu égard à son état de santé, de lui retirer ses chaînes aux pieds, pour le soulager de leur poids et encombrement. Malgré notre insistance et l’état du malade qui s’empirait, les geôliers refusèrent de satisfaire notre demande.
Le 13 septembre 1988 vers 19 heures, nous l’installâmes dans la cour du fort. Il parlait difficilement. Il se mit à hoqueter. Demanda à boire. L’eau lui fut apportée. Il en but quelques gorgées et vomit. Sa respiration devint plus difficile… Ses yeux se refermèrent et sa tête s’affaissa sur l’une de ses épaules. Il expira. Nous l’accompagnâmes jusqu’à sa dernière demeure. Il repose dans une tombe à côté de celle de Bâ Alassane Oumar.

BOYE Alassane Harouna – Écrivain et rescapé de Oualata – FLAM- Europe de l’ouest.

Mardi 12 Septembre 2006 – 23:53

REF:   [1] J’ÉTAIS À OULATA- LE RACISME d’État EN MAURITANIE – L’Harmattan, 1999. Page 137 à 138.

[2] Expression utilisée en Chine populaire pour désigner les quatre personnalités de l’État et du parti communiste chinois qui furent arrêtées pour complot après la mort de Mao. Sans connotation péjorative aucune, Bâ Mamadou Sidi et moi l’employions dans nos conversations pour désigner nos quatre compagnons très tôt séparés des autres détenus et mis dans une chambre à part.


 


Walata, camp de la mort par Habib Ould Mahfoudh

 

 

Civils d´octobre 1986 et militaires d´octobre 1987 arrivent ensemble dans le fort maudit. Ils sont enchainés. La ration d´eau quotidienne  » : 2 boites de Gloria ». La nourriture : riz bouilli et sable. Les travaux forcés de 8 heures du matin jusqu´á 20 heures á peu prés. Vexation sur vexation. On les avertit á l´arrivée  » : On veut vous tuer á petit feu.

 

Quelqu´un déconne, on le fusille et on dit á Nouakchott qu´il est mort de dysenterie. »On leur a tout pris á leur arrivée : montres, bagues, argent, radios.» On ne nous a rien donné pour vous.Contentez-vous de ce que vous avez.Pas de syndicalisme. Vous travaillez, un point c´est tout ». La faim. La soif. Maladies.Les hommes deviennent des zombies. Le 22 mars 1988, 22 détenus âgés ont essayé d´enlever leurs chaînes aux pieds afin de pouvoir ôter leurs pantalons pour prier correctement. Ils ont été torturés.

 

Plus simulacre d´exécution derrière le fort. Aprés cet incident, les conditions de détention se détériorent, en admettant que ce fût possible. On bouche les vasistas qui éclairaient les cellules. On fait courir le bruit ensuite que les détenus de Walata ont essayé de prendre la fuite. Parceque les autorités savaient que tous étaient sur le point de mourir.

 

Effectivement, Le 26 août 87 meurt l´adjudant de gendarmerie BÂ Alassane Omar ; le 2 septembre, c´est l´écrivain Téne Youssouf Guéye qui succombe ; le 13, le lieutenant Ba Abdoul Qudus, le 28, l´ancien ministre Djigo Tafsirou. 32 prisonniers ne pouvaient plus marcher. D´autres se nourrissaient de feuilles d´arbres, d´insectes. Les vêtements se déplaçaient tout seul á cause de la multitude de poux qui les infestaient.

 

L´abjection ne connait pas de bornes. La communauté internationale s´émeut. Les civils partent pour le fort d´Aïoun le 30 octobre 1988.Les militaires les rejoindront le 31 janvier 1989.C´est nettement mieux. »C´était la fête, par rapport á Walata ».

 

Les détenus vivent dans des cellules spacieuses. Ils font même du sport. Foot et basket. Les familles sont autorisées de visite en mars. Les événements mauritano-sénégalais durcissent la détention. Sans jamais égaler Walata. Le 12 décembre 1989, remise de peine d´une année. Les civils condamnés á 4 ans sont libérés. Les autres le seront le 14 septembre 1990.Les militaires bénéficieront de l´amnistie du 3 mars 1991.

 

Habib Ould Mahfoudh

Mauritanie Demain, numéro 23 (AOUT 1991)


Mauritanie: plusieurs opposants seraient décédés dans la « prison- mouroir » de Walata

Le Monde

Le 24 septembre 1988, page 4

Mauritanie: plusieurs opposants seraient décédés dans la  « prison- mouroir » de Walata.
Dakar

.- Plusieurs détenus negro africains- condamnés au mois d’octobre dernier de des peines de plusieurs années d’emprisonnement pour participation à un complot contre le gouvernement- serraient décédés ces jours derniers, apprend –on de diverses sources concordantes à Dakar.
Situé au sud-est du pays, la prison de Walata, véritable mouroir, selon certains, surpeuplée de l’avis général, utilise les infrastructures- jamais rénovés- d’un ancien fortin militaire français datant du début du siècle. Les conditions de détention y seraient impitoyables.
Les prisonniers seraient à peine nourris, soumis à des conditions climatiques extrêmes, notamment en cette période de pluies abondantes, et seraient aux fers l’essentiel du temps pour pallier l’insuffisance en nombre de gardiens.
Les Forces de Libération Africaines de Mauritanie ( FLAM, principal animateur clandestin de la lutte des Negro- Mauritaniens contre ceux qu’ils qualifient « d’oppresseurs blancs », les Beydanes arabisants actuellement au pouvoir) avaient, pour leur part, annoncé le 1er  septembre le décès de six de ces détenus. Plusieurs sources avait fait état la semaine dernière à Nouakchott  du départ d’une mission gouvernementale, dirigée par un officier supérieur de la Garde nationale pour Walata, afin d’y enquêter  sur les conditions d’incarcération des détenus.
La dénonciation des conditions de détention en Mauritanie n’est pas toujours le fait d’opposants politiques, mais parfois de Mauritaniens animés d’un sentiment humanitaire. Ainsi ce serait un nouvel arrivé dans le corps des officiers de la prison de Walata qui aurait constaté  le très mauvais état de santé de l’écrivain Tene youssouf Gueye quelques jours avant sa mort et qui aurait pris sur lui – en l’absence de toute liaison téléphonique ou radio avec la capitale- de le faire transférer à l’hôpital de Néma, à une centaine de kilomètres au sud de Walata, où l’écrivain, arrivé  tard pour être soigné, serait décédé – (AFP)

 

Mauritanie : encore un mort à la prison de Walata

Le samedi 28 septembre 1988, Tafsirou DJIGO, ingénieur agronome, ancien Ministre de la Santé, membre cofondateur des Flam décède à la prison mouroir de Oualata suite aux conditions alimentaires défectueuses, aux tortures physiques et psychologiques, aux travaux forcés et aux mauvaises conditions d’hygiène (dysenterie, scorbut, gale, béribéri). Comme ses camarades Alassane Oumar Ba, Tene Youssouf Gueye, Abdoul Qudus Ba, Tafsirou Djigo est mort sans aucune assistance des geôliers du système beydane envoyés en grand nombre à Oualata pour exterminer les cadres, intellectuels et militaires noirs mauritaniens de la mouvance nationaliste qui luttent contre l’hégémonie beydane et le racisme en Mauritanie.

HOMMAGE A TAFSIIRU JIGGO :« Je crois à l’Islam, au Pulaar et aux Flam »

 

FEU DJIGO TAFSIROU assassiné le 28 septembre 1988 à Walata

 

Au nom des membres de notre comité de base; nommé Tafsiiru Jiggo d’Elancourt, je fais ce témoignage sur celui à qui on a donné le nom de notr comité de base.
Chers compatriotes :
La conscience noire doit beaucoup à ces quatre personnes:
Tafsiiru Jiggo, dont nous commémorons la mort
Fadel Baal
Abuubakry Kaaliidu Bah et
Ibraahiima Abuu Sal

Il y a certainement d’autres personnes que je ne connais pas. Mais ces quatre combattants, je les considère comme le socle de cette conscience noire en Mauritanie.
Aujourd’hui, je veux parler d´Elimaan Puri ( Tafsiiru Jiggo); ce grand homme, de taille et de par ses actes. Celui qui a consacré tout son temps à la connaissance et à l’organisation du peuple noir mauritanien, face à l’injustice.

Tafsiiru fait partie des premières personnes au monde, à écrire le Pulaar, le premier à être le président de Kawtal JanngooBe Pulaar e LeyDeele AarabeeBe.
Parallèlement à son militantisme, qui a donné la naissance aux Flam; bien sûr avec d’autres camarades. Tafsiiru était un enseignant ambulant; parce que souvent, on l’interpellait dans la rue et lui posait des questions, et il s´ arrêtait toujours pour y répondre.

Il était aussi un enseignant polyvalent, car il enseignait chez lui des élèves et des étudiants, dès son retour de travail; il enseignait le Pulaar, l’Arabe, l’Anglais, les mathématiques, la physique, la chimie. Il connaissait bien le Coran et sûrtout l’histoire du Fuuta Tooro. Cet ingénieur agronome, petit fils de Sayku Umar Tal a vécu combattant et il est mort combattant. Quelques heures avant sa mort dans la prison de Walata, il a dit ceci a Ibraahiima Abuu Sal, je le cite : « Je crois à l’Islam, au Pulaar et aux Flam »

Tafsiiru était toujours bien habillé et bien entouré; entouré généralement par des pauvres personnes.
Quand il était ministre, Taya lui a proposé de mettre à sa disposition des sentinelles, parce qu’il y avait toujours beaucoup de visiteurs chez lui; il lui a dit : « Je n´ en ai pas besoin. Ceux qui viennent chez moi, ne viennent pas voir le ministre, mais Tafsiiru Jiggo tout court ».

Chez Tafsiiru, on rencontrait des grands cadres internationaux, des petits et des grands fonctionnaires locaux. On y rencontrait des bergers, des cultivateurs, des mécaniciens, des « jannankooBe » et mêmes des vendeurs des cure-dents.

Perdre ce grand homme dans des circonstances pareilles, ne peut que nous rendre, nous les membres de son comité de base tristes et à la fois révoltés. Je dis à cette occasion, lâche est celui qui ne lutte pas contre cette ségrégation raciale, où la vie d’un noir est réduite à néant. Prions pour nos camarades tués au nom de l’arabité et de l’Arabe en Mauritanie.

Tafsiiru, min njejjitaani golle maDa, imin ndeenanmaa ngesa maaDa.
Yoo Alla yurme, yaafomaa, juuDe moxxe njaaBBomaa.

La lutte continue!

E innde penngal Jiggo Tafsiiru to Elancourt, Farayse.
Sayku Umar Bah


La prison de Walata: La mort de DJIGO Tabssirou

 

Je me rappelle, jeune diplomate et tout à mes débuts avoir participé avec feu Tafsirou à une conférence sous-régionale des ministres de la santé se déroulant à l’hôtel El Ahmedi à Nktt. A un moment donné juste avant une réunion à huis clos entre lui et ses collègues Sénégalais une Kane, Malien, Guinéen et Bissau-Guinéen il me fit part de son désarroi du fait que la traduction simultanée était défaillante à ce moment précis faute de traducteur et m’avait suggéré d’assurer une traduction improvisée (arabe-français) entre lui et ses pairs qui parlaient tous le français, le Bissau-guinéen compris sauf lui l’arabisant. Je lui répondis alors que je le ferais bien avec grand plaisir tout en lui faisant remarquer aussi que tous les autres étaient par une heureuse coïncidence Pularophones aussi y compris le lusophone bilingue Bissau-guinéen !
Il me répondit en souriant, félicitations mon petit (27ans) tu viens de trouver la solution nous allons tenir notre réunion à huis clos en PULAR tout simplement ! Ce qu’ils firent séance tenante et ce devrait bien être l’une des rares voire l’unique réunion interministérielle sous régionale tenue en Mauritanie ou ailleurs en langue PULAR exclusivement.
Je garde de lui le souvenir d’un homme foncièrement bon et simple Rahimehou Allah. Et je ne pouvais point me douter à ce moment-là du sort tragique et inique que lui réservera le dictateur Taya par la suite avec beaucoup de ses congénères et compagnons de lutte négro-mauritaniens.

Paix sur leurs âmes.´

Khalil

 

Kane Ibrahima Amadou, ex brigadier de la garde, rescapé de Walata. Réfugié mauritanien : Témoignages.

 

Je m’appelle Kane Ibrahima Amadou, ex brigadier de la garde, rescapé de Walata.

Réfugiés mauritaniens:Je m’appelle Kane Ibrahima Amadou, ex brigadier de la garde, rescapé de Walata.

«Ils m’ont bandé les yeux quand ils m’ont amené à côté de la mer pour me dire qu’on allait m’exécuter puisque je refusais de parler ; j’ai dit tant mieux ; je préfère qu’on m’exécute, comme cela tout le monde sera tranquille»

 

La Tribune : Qui êtes-vous exactement ?

 

Kane Ibrahima Amadou : Je m’appelle Kane Ibrahima Amadou, ex brigadier de la garde, rescapé de Walata, actuellement réfugié au Sénégal.

 

La Tribune : Comment avez-vous été arrêté pour la première fois et quand ?

 

Kane Ibrahima Amadou : J’ai été arrêté le 22 octobre 1987, accusé d’un coup d’état militaire ; le jour de mon arrestation, je devais partir en mission à Tamchakett pour assurer la sécurité de l’ex président Haidallah ; j’avais refusé de partir parce ce n’était pas moi qui devait partir puis on m’a remplacé par quelqu’un d’autre ; j’avais dit que je ne pouvais pas partir parce j’avais des affaires à régler ; le vendredi, je suis allé à l’état major de la garde, Brahim Ould Ali N’Diaye était le CEM à l’époque ; il est revenu de la présidence à 13 h ; le commandant d’unité, Ould Jiddou m’a conduit voir le colonel pour lui dire ‘voilà le brigadier Kane qui devait se rendre à Tamchakett’ ; il lui a dit de voir la liste des bandits qui voulaient faire un coup d’état et j’étais en tête de liste.

 

La Tribune : Il y avait combien de gardes ?

 

Kane Ibrahima Amadou : Ils ont arrêté beaucoup de gardes à Jreïda mais parmi les gardes ils ont choisi deux seulement qu’ils ont jugés : il y avait moi et le brigadier Sy Djibril dit Samuel Doe, donc deux sous officiers de la garde. Samuel Doe c’était son surnom, il admirait beaucoup Samuel Doe ; il faisait des dédicaces à la radio.

 

La Tribune : Est-ce que réellement vous étiez mêlés au coup d’état ?

 

Kane Ibrahima Amadou : Nous n’étions pas mêlés mais on nous a accusés comme d’autres personnes parce qu’ils ont dit que c’était les négro-mauritaniens qui voulaient faire un putsch ; raison pour laquelle on m’a arrêté ; lorsqu’on m’a arrêté à l’Etat major on m’a appelé vers 2 heures. On m’a dit que d’après les renseignements, nous voulions faire un coup d’état changer la monnaie, changer le drapeau etc. ; ils m’ont demandé de dire tout ce que je savais sur Ba Seydi ; j’ai répondu que je ne connaissais pas le lieutenant Bâ Seydi , je savais juste que c’était un officier de l’armée ; c’est un officier de la marine et moi je suis à la garde il y a rien entre nous ; deuxièmement que Bâ Seydi ne peut pas dire que moi je suis mêlé à ce coup d’état ; ils m’ont dit que c’est faux et que je devais parler sinon je serai torturé ; j’ai dit que même si on me coupait la tête je ne pouvais dire que ce que je connais ; à 1 heure du matin nous avons été menottés et escorte par le lieutenant Saïda qui était en ce moment le commandant de la base de Jreïda ; on nous a mis dans des land Rover, dix personnes par voiture ; à l’arrivée, on a dormi dans les Land Rover jusqu’au lendemain ; il y a des gens qu’on a mis dans des cellules de 90 cm de large, d’autres dans des cellules étroites (10 personnes par cellule) ; moi j’étais avec 9 autres personne dans une cellule ; on est resté jusqu’à 10 heures environ et le lieutenant est venu demander après moi ; arrivé dans notre chambre, il a dit que d’après ses renseignement j’étais l’élément moteur et que ce n’était pas ma place ; le lendemain, il est revenu pour dire la même chose ; quand on a commencé l’interrogatoire, chaque fois que je rentrais voir le capitaine Ndiaga Dieng qui dirigeait l’enquête de la gendarmerie, le lieutenant lui disait que j’étais l’élément moteur du putsch et il n’y a personne parmi les officiers et sous officier qui a dit que le brigadier Kane l’avait contacté ; J’ignorais tout du coup d’état, je n’avais contacté personne ; j’ai dit dans que je suis au courant d’un coup d’état militaire mais que je n’avais aucune preuve pour dénoncer, ensuite je n’ai pas de mission pour contacter qui que ce soit ; même actuellement si vous voyez mon dossier c’est ce que vous trouverez ; on m’a torturé pendant vingt jours je n’ai pas changé de déclaration.

 

La Tribune : Quel genre de tortures?

 

Kane Ibrahima Amadou : On m’a déshabillé ; on m’a ligoté par les pieds et les mains, on m’a fait entrer dans un trou, toute la base m’a marché dessus, d’autres m’ont donné des coups de rangers ; on m’a laissé dans le trou plusieurs heures et quand on m’a détaché je ne pouvais pas tenir debout. Ils m’ont bandé les yeux quand ils m’ont amené à côté de la mer pour me dire qu’on allait m’exécuter puisque je refusais de parler ; j’ai dit tant mieux ; je préfère qu’on m’exécute, comme cela tout le monde sera tranquille ; on m’a déshabillé en plein air, ligoté, les gendarmes m’ont frappé. Le capitaine en personne et le lieutenant ce jour je leur ai dit que comme ils m’ont torturé pendant vingt jours et que je n’ai pas changé ma déclaration d’un mot, tous deux ne méritaient même pas d’être des caporaux, ce que vous faites ici n’est pas normal ; ils m’ont demandé pourquoi je disais qu’ils ne méritaient même pas d’être des caporaux ; le capitaine s’est levé et a commencé à me gifler alors que j’étais menotté par derrière ; il a demandé aux gendarmes de me ramener, de me déshabiller et de me battre avec des cravaches avec des baïonnettes et tout ça ; ils m’ont fait subir toutes sortes de tortures, jusqu’au jour où on nous a jugés ; le colonel Cheikh Ould Boïda avait fait trois groupes ; le premier groupe, il avait demandé onze condamnations à mort, le deuxième groupe des condamnations à perpétuité, et le troisième groupe à vingt ans de prison, moi j’étais parmi le deuxième groupe ; quand on nous a jugés, j’ai écopé d’une peine de dix ans de prison et d’une amende de trois cent mille ; le verdict est tombé le 3 décembre, le 5 ils ont exécuté les trois officiers condamnés à mort, lelieutenant Bâ Seydi, le lieutenant Sarr Amadou et Sy Seydou ; le 8 décembre, on nous a amenés à Walata avec les gens des Flam ; on nous a menottés tous ensemble pour nous mettre dans un camion remorque. En ce moment nous ne connaissions même pas les FLAM ; nous sommes des militaires, il n’y a rien entre nous et les FLAM ; moi personnellement je ne connaissais même pas les gens des FLAM.

 

La Tribune : Mais vous étiez gardes et ils étaient en prison…

 

Kane Ibrahima Amadou : Oui, ils étaient en prison centrale de Nouakchott depuis 86 ; notre sous groupement créé au temps de Haidallah assurait la sécurité à la présidence ; c’est là-bas que nous étions basés. J’ai fait 6 mois à la prison, le premier jour que je suis venu à la prison, j’ai fait passation de service en présence d’un lieutenant de la garde, dont j’oublie le nom, j’ai trouvé 301 détenus ; en ce moment les gens des Flam étaient là-bas et je suis resté jusqu’au jour où on m’a envoyé en mission.

 

La Tribune : Comment ça s’est passé à Walata ?

 

Kane Ibrahima Amadou : A Walata, on nous a mis tous dans une même chambre, menottés deux à deux, moi j’étais enchaîné avec l’ex commissaire Ly Mamadou ; le premier commissaire qui a participé au coup de 1978 ; on est resté ensemble ; même pour aller aux WC, on va ensemble 24 heures sur 24 ; en ce moment j’étais aussi le premier pour faire partie des volontaires pour amener des bidons de 70 litres d’eau, l’adjudant Thiaw, le sergent chef Sy Mamoudou Alassane et le sergent Lam et moi ; on était quatre pour amener les bidons du puits de Walata au fort ; on nous a divisés en groupes, on est enchaîné et escorté par des gardes, on faisait trois rotations par jour, on faisait la corvée de sept heures jusqu’à deux heures ou trois heures parfois, et à l’arrivée on ne boit même pas parce qu’ils nous amènent une baignoire remplie d’eau et chacun avait droit à la capacité d’un pot de gloria pour 24 heures ; le repas qu’on nous amène à 9 heures pile consistait en du riz sans sel sans huile sans viande, s’ils lavent le riz, ils donnent l’eau aux ânes et quand les ânes ont fini de boire ils lavent le riz dans cette eau pour préparer le repas ; on est resté deux ans depuis notre arrestation sans toucher de l’eau pour le bain, on n’avait même pas de quoi laver nos mains ; on est resté avec les même tenus jusqu’à ce que tout tombe en lambeaux ; on est devenu comme des animaux pendant deux ans.

 

La Tribune : Quand votre situation va-t-elle changer ?

 

Kane Ibrahima Amadou : Lorsqu’il y a eu le décès de l’adjudant chef Ba Oumar Alassane, une mission est venue là-bas, le ministre de l’intérieur Djibril Ould Abdallahi est venu avec une importante délégation comprenant le commandant du GR 1 et d’autres officiers ; ils nous ont demandé pourquoi ces gens la étaient morts ; nous avons dit au ministre que c’est lui qui a donné l’ordre de ne pas mettre du sel dans nos repas et quand on nous a amené ici l’adjudant Mohamed Ould Boubaly nous adit voilà, on vous a amené ici c’est pour vous tuer, sans gaspiller nos cartouches ; on va vous empêcher de manger et de boire jusqu’à ce que vous périssiez tous ici ; nous avons dit au ministre que c’était des instructions que vous avez données par vous-même ; quelques jours après il y a eu le décès de Djigo Tafsirou ; après quelques jours Tène Youssouf Guèye est décédé, après le décès du lieutenant Bâ Abdoul Khoudouss, ce dernier était malade, il était couché et ne pouvait même pas bouger, on nous a dit qu’il fallait casser ses chaînes ; ils ont dit tant pis pour vous ; l’essentiel est qu’après le décès du lieutenant on a emmené des pierres pour casser le cadenas ; nous avons enterré tous ces morts. L’adjudant chef Ba Oumar Alassane, Djigo Tafsirou et le lieutenant Ba Abdoul Khoudouss sont enterrés à Walata mais Tène Youssouf Guèye a été enterré à Néma, parce qu’ils voulaient l’évacuer sur Néma quand il a rendu l’âme en cours de route.

 

La Tribune : Il y aura un changement après ?

 

Kane Ibrahima Amadou : Il y eu un changement après l’arrivée d’une autre mission, une délégation importante avec des officiers ; il y avait un médecin capitaine de la garde pour nous soigner ; ils ont emmené des habits, des tenues militaires de la gendarmerie et chacun a eu droit à deux tenues, il y avait des draps du croissant rouge, beaucoup d’alimentation ; du lait, de la macédoine ; il n’y avait parmi nous que 15 sur 64 qui pouvaient encore tenir, tous les autres étaient malades et ne pouvaient même pas bouger ; lorsqu’on a eu tous ces décès on a envoyé les civils à Aïoun et les militaires sont restés à Walata pendant trois mois et en ce moment deux journalistes sont venus là-bas, il y avait Dahmani de Jeune Afrique et Babacar Touré de Sud Quotidien qui sont venus nous voir, nous saluer disaient-ils ; ils nous ont dit qu’ils étaient venus nous rencontrer et s’enquérir de nos conditions de détention ; lorsqu’ils nous ont salué, ils sont allés voir le commandement qui les a bien accueillis ; après au moment de leur départ on leur a demandé pourquoi ils ne nous avaient pas interrogés, ils nous ont répondu qu’ils n’en avaient rien à voir ; ils sont repartis sans nous rencontrer ; le 31 décembre 1988 on nous a fait quitter à 2 heures du matin pour nous acheminer à Aïoun ; Nous sommes arrivés au fort d’Aïoun à 14 heures et on a retrouvé nos camarades civils ; on a été enfermé dans des chambres et on est resté là-bas. Tout ce temps là nous étions complètement coupés du monde : pas de radio, pas de journaux pas d’informations, aucun contact avec nos parents qui ne savaient même pas où on se trouvait ; il y avait la propagande qui disait que tel est en France, tel à Dakar, c’était en fait parce qu’ils voulaient nous tuer et dire que nous avions tenté de nous évader ; après quelques mois nous avons été informés que nous pouvions désormais recevoir du courrier et la visite de nos parents, on pouvait lire des journaux et écouter la radio ; nos parents ont commencé à venir ; on avait 15 minutes sous la surveillance d’un garde armé ; les femmes et les hommes étaient fouillés par des gardes ;

 

La Tribune : A Walata il n’y a jamais eu d’améliorations ?

 

Kane Ibrahima Amadou : Lorsqu’il y a eu des décès le 22 mars 1988 il y avait parmi nos camarades certains qui avaient cassé leurs cadenas ; parce les gardes refusaient qu’on mette des chiffons sous les chaînes parce que le fer nous blessait ; quelques-uns ont cassé les cadenas c’étaient 22 personnes et c’était le 22 octobre, ce jour on nous a sorti tous et nous a terriblement torturés l’un après l’autre. Ce jour on ne l’oubliera jamais. Certains comme le lieutenant Barro Moussa Gomel, l’ingénieur Sow Amadou Moctar, le lieutenant Diako Abdoul Karim ces gens là on croyait qu’ils étaient morts puisqu’on est resté trois jours sans les voir ; on les avait tabassé à mort ; c’est comme si on avait déchiré leur corps à corps de couteaux ; actuellement ils sont en France ; nous les autres on nous a sorti on nous a traité très mal, il y a un brigadier de la garde du nom de Veth que je connais bien pour avoir travaillé avec lui dans un même bureau à l’état major, il s’assoit et nous dit je pisse sur vous ; il y avait le lieutenant de la garde qui nous a dit je pisse sur vous ; le professeur Sall Ibrahima Abou a été déshabillé, ligoté et torturé pendant une journée sous le soleil ; il criait ce jour là, les habitants de Walata ont entendu ses cris ce jour là.

 

Moi aussi pour revenir au fort d’Aïoun j’y ai été torturé ; des gardes m’ont demandé de puiser de l’eau et j’ai répondu que je n’étais pas là pour ça ; parmi eux il y avait des éléments que j’avais moi-même formés à Rosso ; ils m’ont pris et m’on fait sortir, il y avait un jeune sous lieutenant du nom de Abdallahi de Monguel ; on m’a ligoté et quatre personnes me soulevaient pour me laisser tomber sur les pierres ; ils ont posé sur moi des pierres de 50 kilos ; toute l’escadron est passée pour me frapper avec des bâtons ; mes genoux étaient en sang ; quelques jours après une mission du CICR est venue ; ils nous ont vu et la mission a écrit ; nos conditions se sont améliorées avec l’arrivée du gouverneur Hadrami Ould Mome, le frère du Cheikh d’Atar ; notre alimentation était confisqué par les gardes et nous l’avons dit au gouverneur qui nous a permis de gérer notre alimentation.

 

La Tribune : Tous les officiers étaient mauvais ?

 

Kane Ibrahima Amadou : Non pas tous ; il y avait le lieutenant Oumar Ould Beïbacar, c’est un excellent officier de la garde, puisque tout le monde a témoigné ; tous les prisonniers civils et militaires de Walata ont témoigné du travail du lieutenant Oumar Ould Beïbacar ; il est humain, il est pieux et il est conscient ; nous savons que si cela ne dépendait que de lui nous ne serions jamais dans des conditions pareilles ; il y avait aussi le lieutenant Mohamed Lemine Ould Ahmedou de la garde ; il doit être colonel actuellement ; le jour où il est venu à Walata, il a pleuré devant nous ; ce jour il est parti acheter de son argent un mouton, des pâtes, il nous a donné le tout à préparer ; c’était notre premier vrai repas depuis notre arrestation le 22 octobre 87. Il a envoyé un message au ministère de l’intérieur pour leur dire qu’il ne pouvait pas rester dans ces conditions et que si les conditions n’étaient pas améliorées tous les prisonniers allaient succomber ; finalement il n’est pas resté plus de deux semaines ; en gros nos conditions se sont améliorées après les décès ; on pouvait aller se laver au puits.

 

La Tribune : Aujourd’hui, vingt ans après dans une Mauritanie nouvelle qui ouvre une page nouvelle, quel est le sentiment de Kane Ibrahima qui a vécu cette douloureuse expérience?

 

Kane Ibrahima Amadou : Moi je suis mauritanien, mon père a participé au congrès d’Aleg en 1958 ou 57 ; mon père n’a jamais traversé le fleuve pour aller au Sénégal ; il est né en 1909 et il est mort en 1999. Il a voyagé deux fois dans sa vie : une fois pour aller à Nouadhibou, la deuxième fois pour aller à Nouakchott ; je suis mauritanien et pour moi tous les mauritaniens sont des frères ; personne ne peut aller sans les autres négro mauritaniens et arabo berbères a mon avis il faut que tous les fils de la Mauritanie se mettent autour d’une table pour discuter de tous les problème pour que cette situation ne se présente plus à l’avenir ; il faut que chacun de nous se ressaisisse pour ; si chacun campe dans sa position, nous allons tous perdre ; nous devons nous unir et travailler dan l’égalité et la justice : il faut une Mauritanie unie ; nous avons perdu beaucoup de temps ; on en serait pas encore là s’il n’y avait pas eu tous ces problèmes ; aujourd’hui il y a ici des gens qui ne veulent plus rentrer dans leur pays ; après ce qu’on m’a fait ; il faut que l’état mauritanien et toutes les bonnes volontés cherchent des solutions pour repartit d’un autre pays ; nous sommes des frères mais avec un peu d’efforts on va dépasser les difficultés.

 

Je conseille à tous les mauritaniens d’œuvrer pour résoudre ces problèmes. Il faut que justice soit rendue ; que les gens paient leur crime ; le président doit avoir le courage de demander pardon au nom de l’état je lance un appel à toute la communauté arabe pour qu’elle aide le président dans cette mission ; il faut régler le problème de la cohabitation entre les races.

 

Propos recueillis au camp N’Dioum par MFO

© La Tribune n°357


Témoignage d’un ancien prisonnier politique de l’Ecole de police, des geôles de Nouakchott, de Waalata et d’Ayoun el Atrouss

 

 

La prison mouroir de Walata.

Ibrahima Abou SALL

Montpellier, le 25 juin 1994

Conférence nationale de la Section française

d’Amnesty International. Montpellier

 

Témoignage d’un ancien prisonnier politique

de l’Ecole de police, des geôles de Nouakchott, de Waalata et d’Ayoun el Atrouss en Mauritanie.

(4 Septembre 1986- 14 septembre 1990)

 

« Les lieutenants Dahi Wul MOHAMED et Ghaly Wul SOUVY, l’adjudant Wul BOWBALI tous de la Garde nationale répétaient souvent que nous n’avions droit à rien sauf aux tortures et à la mort. »

Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs les congressistes, je voudrais tout d’abord remercier la Section française d’Amnesty International de m’avoir permis de prendre la parole pour apporter mon témoignage sur les conditions de détention que j’ai vécues avec des amis pour le seul motif d’avoir revendiqué un droit qui, si dans votre pays est devenu évident, naturel, reste encore à conquérir en Mauritanie : C’est le droit à l’identité. La Mauritanie est un pays multiculturel et biracial. C’est là une richesse humaine que les gouvernants de ce pays n’ont jamais su exploiter. Si cette réalité est officiellement reconnue, la pratique en est tout autre. L’Etat contrôlé par une ethnie arabo-berbère a établi un système de privilèges et de hiérarchies entre les nations des Bamana, des Fulbe, des Sooninko et des Wolof d’une part, et des Arabo-Berbères de l’autre. C’est ce que nous appelons le Système Bîdhân.

Je ne cesserai jamais de remercier le groupe 48 de Sète qui m’avait adopté pendant ma période de détention, et qui continue de manifester à l’égard de ma famille et à moi-même toute sa sympathie. Je ne sais pas s’il est de coutume de le faire durant vos assises, mais mon épouse, nos enfants et moi-même voudrions profiter de cette occasion pour saluer la mémoire de feu René BATY membre du groupe, décédé au mois d’août 1992. Je n’oublierai jamais sa joie de vivre et son optimisme spontanés qu’il s’évertuait à me communiquer.

Je m’appelle Ibrahima Abou SALL. Je vis en exil en France depuis le 14 décembre 1990, après avoir purgé une peine d’emprisonnement de 4 ans (14 septembre 1986 – 14 septembre 1990). J’enseignais l’Histoire à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines à l’Université de Nouakchott.

Le 4 septembre 1986 a débuté une série d’arrestations d’intellectuels et de cadres Noirs non arabes qui avaient publié en juin de la même année un document intitulé «Le Manifeste du Négro mauritanien opprimé. De la guerre civile à la lutte de libération nationale». Un document dans lequel ils dénonçaient la politique de la discrimination raciale et culturelle en faveur de l’arabisation, la politique d’exclusion ethnique dont leur Communauté noire (Bamana, Fulbe, Sooninko et Wolof) fait l’objet depuis l’indépendance de la Mauritanie en 1960.

Ce jour-là, deux policiers vinrent me chercher à la maison, à l’heure du déjeuner  » (…) pour me poser quelques questions » m’avaient-ils dit. J’étais loin de deviner que je quittais ma famille pour ne plus la retrouver que quatre longues et pénibles années plus tard, dans un pays d’exil. A l’école de police où je fus conduit, j’ai trouvé d’autres personnes qui m’avaient précédé et qui allaient connaître le même sort douloureux que moi. Je fus isolé dans une cellule nue, humide jusqu’au 6, sans qu’on m’ait dit les raisons de cette arrestation. Devant chaque cellule était posté un policier h’râtîn armé d’un pistolet mitrailleur. Pendant trois nuits, on nous interdit de dormir. Il fallait marcher, marcher, marcher, encore marcher malgré l’épuisement. Un coup de sifflet me rappelait à l’ordre à chaque fois que je m’arrêtais ou que je m’adossais au mur pour me reposer. Celui qui faiblissait était réveillé par un seau d’eau glacé et des obscénités. C’était le conditionnement avant les interrogatoires.

Dans la nuit du 6 au 7, je fus conduit, menottes aux mains, pieds nus, dans la cour centrale de l’école, devant le commissaire de police Deddahi Wul Abdallahi, le Directeur général de la Sûreté. Derrière lui, un policier au garde-à-vous, tenait un drapeau de la Mauritanie.

Je fus présenté devant cette personne, harassé par la fatigue et par un manque de sommeil. Je ne tenais plus debout.

Je fus brutalement réveillé par un violent coup de matraque dans le dos : « Vous devez vous tenir droit, respectueusement devant le drapeau du pays qui vous a accueilli si généreusement, la Mauritanie » me dit Deddahi. Ce fut la première torture que j’ai subie dans ma vie. Hélas, j’allais en connaître d’autres pendant mes quatre années de détention. Pendant les 7 jours d’interrogatoires (du 6 au 10 septembre) mes camarades et moi subîmes toutes sortes de tortures physiques et morales : « jaguar », plongée dans une fosse septique, martèlement des testicules, bastonnades, simulacres d’exécution à la plage.

Pour le commissaire Deddahi et ses hommes, il fallait que j’avoue que je faisais partie des auteurs du «Manifeste du Négro mauritanien opprimé…» et que nous préparions un coup d’Etat en vue d’instaurer en Mauritanie un régime de Noirs, aidés en cela par l’Etat d’Israël. Et il disait : « (…) comme les sales juifs en Europe, nous lessiverons la Mauritanie des sales Nègres (…)»1. Une phrase que nous entendrons souvent durant toute notre période de détention.

Pour faire avouer Saydou KANE, le commissaire de police du Ksar, Wul KERANI fit venir l’épouse de celui-ci, Aysata KANE et menaça de la faire violer par ses agents. Elle était en état de grossesse, et à terme. Elle accoucha d’ailleurs une semaine après. Elle eut la chance de ne pas subir le sort des deux soeurs Fatimata MBAYE et Pini SAWO qui furent, elles, violées par le même commissaire Wul KERANI et ses agents pendant leurs interrogatoires au commissariat du Ksar.

Le procès du 14 septembre fut le premier d’une série qui se déroula dans les principales villes du pays. A ce premier, nous étions au nombre de 23. Ce fut une véritable parodie de justice, depuis l’instruction jusqu’à la condamnation.

N’ayant pas été autorisés à consulter les dossiers de leurs clients, le collectif des avocats préféra boycotter le procès. Nous décidâmes, nous aussi, de ne pas répondre aux questions d’un président qui ne cachait guère ses préjugés racistes et ses opinions partisanes. Durant le procès, le procureur de la République islamique de Mauritanie nous assimila à des juifs. Le président du tribunal prononça alors la sentence en se référant au verset 2 du chapitre 59 (l’émigration) par lequel le prophète de l’islam Mohamed Ibn ABDALLAH avait fait chasser de leurs demeures les Juifs, à partir de ceux de Nadhir (bourg qui était situé à peu de distance de Médine) et de sa nouvelle terre d’islam1. De manière symbolique, nous aussi avons été expulsés par l’Etat bîdhân des terres de nos ancêtres dont fait partie aujourd’hui le territoire de la Mauritanie assimilée à cette terre d’islam2. Nous sommes de sales Nègres, de sales Juifs. Il est de notoriété publique que pour un Arabe, musulman ou chrétien, tuer un Juif équivaut à tuer un non humain. Ce discours était déjà développé dès les années 60 et 70 par les chauvins bîdhân aidés à l’époque par des groupes de réfugiés politiques palestiniens de l’O.L.P. qui avaient été accueillis avec leurs familles à Nouakchott entre 1968 et 1969, après La Guerre des Six jours, par le régime chauvin et raciste de Moktar Wul DADDAH, celui-là même qui initia et qui mit en place le Système Bîdhân. Puisque aux yeux des Bîdhân tout Noir est juif (sauf leurs «Arabes noirs» ou H’râtîn), alors entre septembre 1986 et mars 1991, le régime de Wul TAYA avait organisé son programme de massacres, de tortures, de déportations de leurs patries des milliers de Bamana, de Sooninko, de Fulbe, de Wolof. Cette assimilation identitaire Noir-Juif n’est pas gratuite. Elle préparait au sein de la nationalité arabo-berbère une légitimation religieuse et culturelle des campagnes des massacres des années 80 et 90.

Dans la logique de cet environnement politique, nous fûmes donc condamnés : 5 ans de prison ferme avec amende, déchéance des droits civiques et politiques et interdiction de séjour dans toutes les régions administratives, sauf dans le sud, et ceci pendant 10 ans. Les soeurs SAWO et MBAYE furent condamnées à 6 mois de prison ferme. La plainte formulée par leur famille contre le commissaire Wul KERANI n’a jamais abouti. Dans le système institutionnel et politique non écrit qui prévaut en Mauritanie, être Noir, non Arabe et femme est devenu un lourd handicap.

A la prison civile de Nouakchott, nous fûmes soumis à un régime de réclusion totale pendant 13 mois. Un jour de décembre 1987, un adolescent Hrâtîn23 (esclave affranchi), âgé de 15 ans, prénommé MBarek, fut sauvagement torturé par le brigadier Sidi Wul Ahmed et jeté dans une fosse septique pour avoir seulement glissé en notre faveur une bougie dans notre cellule de détention. Nous partagions nos repas avec ces adolescents h’râtîn avec lesquels nous avions construit de bonnes relations sociales.

Pendant que nous purgions nos peines, nos familles vivaient elles aussi leur calvaire. Les familles de Fara BAH, Oumar Moussa BAH, Djibril Hammet LIH et Saydou KANE furent délogées nuitamment et jetées dans la rue. Des épouses furent démises de leurs fonctions de responsabilité qu’elles occupaient dans des services administratifs de l’Etat.

A partir de la fin de 1987, notre vie carcérale prit une tournure encore plus pénible avec l’inauguration de la nouvelle politique d’épuration ethnique au sein de l’armée et dans l’administration publique.

Elle fut déclenchée à partir des arrestations de militaires Noirs accusés d’avoir organisé un complot contre la sûreté de l’Etat. Trois peines capitales furent prononcées le 3 décembre 1987 contre les lieutenants Seydi BAH, Amadou SARR et Saydou SIH. La sentence fut exécutée le 6. Trente-sept officiers, sous-officiers et hommes de troupes furent condamnés à des peines allant de 5 ans à la perpétuité. Plus de mille militaires, gendarmes et gardes nationaux furent renvoyés de leurs corps respectifs et assignés à résidence dans leurs villages d’origine.

Accusés d’être la conscience politique et les instigateurs de cette prétendue tentative de putsch, nous fûmes transférés trois jours après les exécutions des trois militaires et incarcérés avec les nouveaux condamnés, dans un ancien fort colonial situé en plein désert, dans l’Est de la Mauritanie, à mille cent kilomètres de Nouakchott : Waalata. Cette localité reste et restera dans la conscience collective de tous les Mauritaniens épris de justice et de tolérance comme une marque indélébile : Waalata fut un mouroir et un centre d’expérimentation de tortures collectives contre la classe politique négro-africaine de Mauritanie.

Notre transfert s’effectua dans des conditions épouvantables, inhumaines et dégradantes. Nous fûmes parqués dans un camion remorque à bétail bâché. Nous restâmes enchaînés les uns aux autres dans le camion pendant tout le trajet. Nous faisions nos besoins naturels dans le camion. Nous n’avions plus le droit de porter des prénoms dits musulmans. Nous étions seulement des Nègres, des bêtes. C’est la raison pour laquelle les gardes nous appelaient « Hayawân« . Ce qui signifie bétail en arabe. Sur les 1100 km qui séparent Nouakchott de Waalata, nous fîmes seulement deux arrêts, de nuit, pour la distribution de pain sec et d’un 1/4 de litre d’eau à chacun.

A Waalata, les 68 prisonniers politiques civils et militaires et les droits communs négro-africains étaient enfermés dans une salle de 15 m sur 2. Chacun avait une chaîne entrave aux pieds34, contrairement aux Bîdhân tous détenus de droit commun qui circulaient librement (si on peut utiliser ce mot dans ces lieux) dans leurs cellules et dans la cour du fort. Un Apartheid qui ne disait pas son nom. On comprendrait mieux si on regroupait les droits communs sans distinction de race et de culture.

L’hygiène faisait gravement défaut. Chaque prisonnier de la salle avait droit à un verre d’eau par repas. Nous sommes restés de décembre 1987 à mars 1988 sans nous laver, alors que nous apportions de l’eau dans des fûts de 70 litres pour les gardes. La gale, le scorbut, le béribéri devinrent des maladies endémiques. Les tortures, les travaux forcés (construction de la route qui reliait le fort aux puits, puisage à près d’un kilomètre du fort sis sur un plateau aux pentes abruptes qu’il fallait escalader) devinrent des lots quotidiens pour nous. Nous faisions ces travaux avec les entraves aux pieds, des entraves qui ne nous quittèrent jamais durant les huit mois et dix jours d’incarcération que nous passâmes à Waalata. Seuls les Noirs (y compris les H’râtîn) travaillaient.

Les droits communs Bîdhân (Les Blancs) 45 étaient exemptés de tout travail forcé. Ils ne travaillaient jamais. Dans l’inconscient culturel des Bîdhân, il est impensable de faire un travail physique, manuel alors qu’il y a des Nègres : « (…) c’est un travail servile qu’Allah a réservé aux Kwar » dixit le magasinier Wul KEREYBÂNI. C’était encore là une illustration de la pratique de l’Apartheid.

Pendant la saison des pluies, on nous obligeait à boire de l’eau des mares pourtant non potable à cause du ver de Guinée. La conséquence fut qu’en juillet 1989, 12 prisonniers, dont moi-même, furent atteints de cette maladie incapacitante dont les conséquences nous accompagnèrent jusqu’à la prison d’Ayoun el Atrouss.

Les moments redoutés par tous dans cette prison étaient les séances de torture. Elles étaient organisées surtout nuitamment. Il est pénible d’entendre les souffrances de quelqu’un qu’on torture. C’est encore plus insupportable quand vous savez que vous passerez juste après celui qui est en train de hurler des douleurs horribles. C’était effrayant. Nu, les mains ligotées derrière le dos, le supplicié était installé au milieu d’une horde de gardes Hrâtîn, des bourreaux dépossédés en l’instant de toute humanité et de tout humanisme. Ils ressemblaient à une meute de chiens conditionnés entourant leurs proies. Des moments que j’ai vécus les 22 et 23 mars 1988 avec vingt et un autres parmi mes compagnons de prison (vingt prisonniers politiques et deux droits communs) : les lieutenants Abdul Karim DIACKO, Moussa Gomel BARO, Harouna KANE, le sergent-chef Djibi Doua KAMARA, les sergents Moussa Mamadou BAH et Amadou Sadio SOH, l’adjudant Hamady Rassine SIH, les civils Ibrahima Khassoum BAH, Paate BAH, Fara BAH, Aboubakri DIALLO, Abdoul Aziz KANE, Saydou KANE, Amadou Moktar SOH, Youba SAMBOU, Mamadou Oumar SIH, Mamadou Youssouf SIH, Abdoulaye SARR, Amadou Tidiane JAH et les deux droits communs Moussa THIOYE et Alassane SIH. Lors de la première série de tortures (22 et 23 mars), nous fûmes torturés comme des bêtes par l’adjudant Mohamed Wul BOWBÂLI dit « Hoore puccu » (Tête de cheval) secondé par le garde Makha…. (un Hartâni de Kiffa), le brigadier Mohamed Wul BADAOUI dit « Saa reedu », le brigadier comptable Moustapha Wul … dit Teeleende (Le Chauve), le brigadier Mohamed Wul VET’H56, le brigadier Brahim Wul …, l’infirmier Cheikh…6 le magasinier Wul KEREYBÂNI7 7et toute une meute de gardes hrâtîn. En raison du nombre 22 et de la date du 22 mars, le brigadier Brahim Wul …8 avait donné à ce groupe le nom de «Comité des 22». La troisième séance (la nuit du 24 au 25 mars) contre les lieutenants Abdul Karim DIACKO, Moussa Gomel BARO et le droit commun Moussa THIOYE fut menée par le lieutenant Dahi Wul MOHAMED9 basé à Nema et qui avait rejoint Waalata dans la nuit du 23 au 24 mars.

Depuis le jour de mon arrestation jusqu’à notre libération, nous avions constaté que le régime avait écarté sur notre chemin de la croix tous les membres des corps militaires et paramilitaires qui n’étaient pas Arabo-berbères (Bîdhân et H’râtîn). Des officiers Bîdhân et H’râtîn donnaient les ordres, des Bîdhân et comme des H’râtîn, particulièrement ces derniers, sélectionnés spécialement pour leur cruauté et leur haine particulièrement contre les Fulbe qualifiés de « sales juifs » exécutaient les basses besognes. Les instruments de tortures comprenaient de grosses cordes en sisal tressées et mouillées, des gourdins, des fils électriques, de grosses pierres de plus de cinquante kilogrammes qu’on posait sur la poitrine, du sable avec lequel on remplissait la bouche du supplicié pour l’empêcher de crier. Une forme de torture : Le ballon. Il consistait à frapper la tête du supplicié avec des chaussures Rangers comme si on jouait au football, jusqu’à son évanouissement.

Autre torture angoissante, le simulacre d’exécution. Surtout lorsque le lieutenant Ghaly Wul SOUVY, en manque de drogue, était surexcité. Il s’amusait alors à poser sur la tempe du supplicié son pistolet qu’il venait de charger devant celui-ci. J’ai vécu personnellement cette expérience le lundi 4 janvier 1988 pour avoir protesté contre l’utilisation des entraves aux pieds (des chaînes) qui faisaient saigner nos chevilles. On me conduisit dans une pièce, juste à l’entrée du fort avec le capitaine Abdoulaye Hachim KEBE qui était enchaîné avec moi. Après quelques remarques désobligeantes à l’endroit de celui-ci, il ordonna qu’on le détachât pour le renvoyer auprès des autres qui avaient été réinstallés dans la grande pièce de détention. C’est ma personne qui l’intéressait après que j’eusse protesté contre les traitements dont nous faisions l’objet, comme si nous n’étions pas des êtres humains. Après qu’il eût renvoyé dans la salle de détention le capitaine KEBE, le brigadier Brahim wul …. et le garde Makha wul …. , mes deux bourreaux Hrâtîn, se mirent à « s’occuper de moi ». Ils me lièrent les mains derrière le dos, avec les jambes repliées sur mon postérieur. Torse nue, je fus allongé à plat ventre. Ghali posa son pied droit chaussé d’une botte lourde sur ma tête en appuyant fort. Mon nez, plaqué au sol était bouché par du sable qu’aspiraient mes narines. Je lui entendis prononcer alors cette phrase en réponse aux protestations : « (…) C’est normal que vous soyez enchaînés parce que vous êtes des Nègres, et le droit des Nègres c’est d’être enchaînés parce qu’ils sont des esclaves (…) ». Makha Wul …. enchaîna immédiatement : « Oui, tu es Vulaani. Il paraît que vous ne nous aimez pas, nous les H’râtîn. Tu vas le payer aujourd’hui, sale Vullaani ». Ses propos furent suivis par les premiers coups de cordes. Plus je criais, plus il s’acharnait sur mon corps. J’entendis Ghali lui dire : « Frappes à la nuque. Frappes à la nuque. Gassaramark Kowri ». J’avais tellement crié que je n’entendais plus ma voix qui était cassée. J’avais si mal que je ne ressentais plus mon corps endolori, et surtout ma nuque. Ils me jetèrent dehors dans la cour, en continuant à me frapper. Je continuais à crier. Des cris qui attirèrent l’attention de mes compagnons de prison. Certains étaient debout devant la fenêtre en train de regarder la scène9. D’autres qui revenaient de la corvée passèrent devant moi, choqués par le spectacle dont je faisais l’objet. Pour dissuader d’autres intentions contestataires, je fus exposé donc torse nue, à genoux pendant près de 12 heures dans la cour. Je tremblais à cause de la douleur piquante qui s’était installée dans mon corps. Cette souffrance était aggravée par le vent froid et sec du mois janvier11. De temps en temps, pour me faire souffrir encore, on versait sur moi un saut d’eau froide qui me réveillait de ma torpeur. Les tortures avaient commencé vers 11h. Je fus exposé ainsi jusqu’au crépuscule. C’est grâce aux interventions du lieutenant Djibril YONGANE accompagné des deux autres lieutenants feu Abdoul Qhouddous BAH (mon cousin) et Abdarahmane DIA qui étaient des camarades de promotions de Ghali Wul SOUVY à l’Ecole inter armes d’Atar que je fus détaché et renvoyé dans la salle d’incarcération, auprès de mes camarades. Mon dos était lacérée et ma nuque enflée. L’infirmier Cheikh wul…. refusa de me soigner sous prétexte qu’il obéissait aux consignes du lieutenant Ghali Wul SOUVY. C’est grâce à des médicaments que Youba SAMBOU avait apportés avec lui en cachette que je réussis à bénéficier des premiers soins. Pendant trente-cinq jours, je ne pouvais coucher sur le dos. Je dormais à plat ventre.

Ultime humiliation. Lorsque nos tortionnaires se mettaient à imiter devant nous nos pleurs et nos supplications.

Même enchaînés aux pieds et menottés aux poignets, les gardes redoutaient encore nos militaires, car ils avaient vu la plupart d’entre eux à l’œuvre pendant la guerre du Sahara occidental. Certains des officiers et sous-officiers les avaient même commandés, d’où les relations ambiguës que les gardes continuèrent à entretenir avec leurs anciens chefs hier redoutés, à Waalata leurs prisonniers.

L’attitude des gardes bîdhân était quasi unanime : de la haine, du mépris, mais surtout une agressivité qui trahissaient aussi la peur collective chez les Bîdhân. Une peur créée et entretenue par le Système Bîdhân pour légitimer sa répression raciste contre tout ce qui n’était pas arabo-berbère. Avec eux, nous savions comment il fallait se comporter.

Un seul fera exception : le lieutenant Mohamed Lemine Wul …, de la tribu des Tenwâjib. C’est seulement à Waalata que j’ai eu personnellement l’occasion de trouver pour la première fois depuis les arrestations de septembre 1986 ce cas exceptionnel de sympathie à notre égard. Il commanda le fort pendant une courte période (27 avril – 27 juillet 1988). La raison de la brièveté de son séjour trouve, à l’évidence, son explication dans le témoignage de sa sympathie qu’il exprima à notre égard dès les premiers contacts, dans notre salle d’enfermement. Une sympathie (dans le sens grec du terme) qui était mal tolérée par ses subalternes dont son premier adjoint, Mohamed Wul BOWBÂLI qui refusait ouvertement de lui obéir à chaque fois qu’il donnait des ordres pour une amélioration de nos conditions de détention. La plupart d’entre nous comprirent que ce qu’il avait vu dans la salle de séjour des prisonniers politiques le jour de son arrivée l’avait choqué. Il avait prononcé cette phrase dans la cour, devant des camarades témoins : « Comment peut-on faire ça à un être humain ? Comment peut-on faire ça à des Musulmans, des Mauritaniens !». Il fit tout pour améliorer nos conditions de détention (amélioration alimentaire, ouverture des fenêtres qui étaient condamnées et qui le seront de nouveau après son affection pour sanction parce son comportement humanitaire avait été signalé par ses subalternes à la Direction de la Garde nationale à Nouakchott). Le premier jour, dès qu’il sortit de la salle de détention, il envoya à la ville de Waalata un des gardes acheter, avec son propre argent, du sucre, des arachides et du lait en poudre pour ceux qui étaient le plus marqués par la malnutrition. Evidement c’était peu pour satisfaire tout le monde, mais le geste de solidarité lui vaut une reconnaissance sincère.

Le lieutenant Mohamed Lemine Wul….n’avait pas l’avantage politique d’autres officiers subalternes Bîdhân qui disposaient eux d’une base sociale ou politique sur laquelle ils pouvaient s’appuyer pour s’imposer. Comment peut-on concevoir que dans une armée un adjudant-chef refuse d’obéir à des ordres donnés par son supérieur ? La raison était politique. A Nouakchott, celui-ci avait un solide soutien politique et militaire en la personne de son cousin le colonel Mohamed Mahmoud Wul DEH qui ne fait jamais mystère de son chauvinisme arabe et de son racisme contre tout Africain non Arabe. Lorsqu’il était ministre de la Santé et des Affaires sociales en 1983, ce dernier, avec les conseils de l’idéologue du panarabisme le médecin Hassan Wul…alias Petit Hassan, appliqua les théories de la bidanisation de la Santé publique : former un personnel de santé pour ne soigner que des Bîdhân. Ce même Dr Hassan est aujourd’hui fonctionnaire de l’Organisation mondiale de la santé (O.m.s.) pour l’Afrique subsaharienne. Je comprends difficilement la politique de recrutement des Nations unies en faveur d’idéologues racistes Arabo-berbères anti Nègres comme le Dr Hassan. C’est le comble. Des individus qui ont le plus grand mépris pour les Africains non Arabes et dont le racisme anti Noir n’a d’égal que celui affiché par les théoriciens de l’ancien Apartheid en Afrique du Sud

Le lieutenant Mohamed Lemine Wul ….avait fini par faire appliquer ses consignes aux gardes en nous laissant sortir le jour, «librement » dans la cour de la prison, toujours avec les chaînes de Brahim Wul Alioune NDIAYE aux pieds. Ce jour du mois d’août, entre 12 heures et 13 heures, sous une chaleur sèche et lourde la plupart des malades étaient sortis dans la cour pour prendre un peu d’air, à l’ombre des murs. A cette heure-ci, on ne trouvait plus d’ombre où se réfugier, mais le Maréchal de logis Mamadou Sadio NGAYDE, Hamadi Racine SIH, Samba Yero WONE et Teen Youssouf GUEYE1210 préférèrent rester encore dehors. J’étais là aussi. En prison, depuis Nouakchott, j’avais pris l’habitude d’observer, d’écouter tout pour noter ensuite discrètement dans mon carnet de fortune que j’avais confectionné avec des papiers de boîtes de gloria que je ramassais discrètement, à chaque fois que je sortais pour faire mes corvées d’eau. Depuis le 10 juillet 1988, ayant remarqué que Teen Youssouf GUEYE ne mangeait presque plus, j’ai commencé à mentionner son nom dans la colonne intitulée : «phase négative», celle dans laquelle je notais au quotidien l’évolution de la situation des malades.

Le Lieutenant Mohamed Lemine Wul …proposa à Teen de regagner la salle de détention à cause de la forte chaleur qui sévissait dehors. Il me désigna pour l’aider. Teen était si faible qu’il tenait à peine debout. Je l’ai aidé à se lever. Lorsque j’ai constaté qu’il ne tenait pas debout, je l’ai tenu par le bras et l’ai conduit à petits pas vers sa place qui était toujours devant la porte de sortie de la salle. Amaigri, il ne portait plus que son pyjama et sa montre. C’était là les seuls biens qui lui restaient. Comme la plupart d’entre nous, Il avait échangé avec les gardes sangsues tous ses vêtements contre du tabac, des arachides, du sucre et du lait en poudre. Il me dit discrètement : «Oo lietena ko njurmdeero, kono hay batte alaa koo waawi wadde» (Ce lieutenant est très humaniste, mais il est impuissant»). Je n’ai pas voulu relever sa remarque. En prison, depuis Nouakchott, j’avais fini par prendre la décision de ne discuter sur certaines questions très sensibles qu’avec de très proches. Des personnes de confiance. J’ai introduit alors une question qui touchait à sa santé «Teen, a fotii jabde nyaamnde. Nyaam kala ko ndokkeden. A sellaani. A fooyi» (Teen, vous devez accepter de manger. Mangez tout ce qu’ils nous servent. Vous êtes malade. Vous avez beaucoup maigri». Je lui faisais cette remarque pendant que nous marchions à son rythme très lent, vers la salle. Il me jeta un regard furtif qui trahissait sa surprise. Il marchait pensif, sans dire un mot. Lorsque nous atteignîmes sa place, je l’ai aidé à s’allonger. Il me dit «A jaaraama» (Merci). Sans aucun mot en réponse, je retournais dans la cour.

Le lieutenant Mohamed Lemine Wul… fut convoqué d’urgence à Nouakchott durant le courant de la première semaine du mois d’août 1988 pour s’entendre reprocher par le colonel Brahim Wul Alioune NDIAYE son « (…) attitude condescendante (…)» à notre égard, et pour être rappelé à l’ordre du Système qui avait pour objectif politique de détruire l’opposition africaine à la politique ethno raciste d’arabisation de la Mauritanie. En réponse à ces reproches, le lieutenant lui parla plutôt des problèmes humanitaires qui se posaient à Waalata en lui décrivant les conditions alimentaires et de santé lamentables dans lesquelles nous vivions. Il lui avertit qu’il y aurait inévitablement des décès si on ne prenait pas des mesures d’urgence pour nous sauver. IL faut rappeler que comme Wul TAYA, comme le ministre de l’Intérieur Gabriel CIMPER, le colonel Brahim Ould Alioune NDIAYE était informé régulièrement par les rapports des missions militaires et civiles qui venaient régulièrement de Néma (le chef-lieu de région) et de Nouakchott (la capitale de la Mauritanie) pour visiter la prison à Waalata1311. Il répondit que nous avions été envoyés dans ce fort pour cela. Le lieutenant insista sur son propos. L’insistance du lieutenant à nous porter secours amenant le colonel à lui faire la remarque suivante : « (…) le rapport envoyé par l’adjudant Mohamed Wul BOWBÂLI est donc exact. Vous avez semé la zizanie en encourageant les Kwar (Nègres) à se révolter ». Un hasard malheureux. Quelques minutes après l’entretien, le colonel Brahim Wul Alioune NDIAYE rappela le lieutenant Mohamed Lemine Wul…. pour lui annoncer la nouvelle qu’il venait de recevoir : le décès de l’ex-maréchal des logis Alasan Umar BAH, décès survenu le jeudi 26 août 1988 à Waalata. Malgré ses convictions politiques affichées, il aurait eu l’air embêté, le colonel. Pour ne pas faire apparaître une telle faiblesse, Il dit au lieutenant Mohamed Lemine Wul… qu’il pouvait disposer.

Nos relations avec les ‘râtîn étaient plutôt complexes et irrationnelles, car avec eux, celles-ci allaient d’un extrême à l’autre. Ils étaient très versatiles. Un garde hrâtîn pouvait glisser à un prisonnier politique, nuitamment, quelques morceaux de sucre, du tabac, quelques grains d’arachides1412, et le torturer quelques jours après sans que cela ne semble perturber sa conscience. Cependant, quelques rares comprenaient l’enjeu politique et pensaient à l’avenir. J’avais remarqué deux parmi eux qui se débrouillaient toujours pour ne jamais être de la partie des séances de tortures. J’ai eu l’occasion de rencontrer l’un d’eux à ma libération, à Boggee. En tout cas l’expérience avait fini par nous enseigner qu’il fallait se méfier d’eux.

Les conditions alimentaires défectueuses, les tortures, les travaux forcés, les mauvaises conditions d’hygiène (dysenterie, scorbut, gale, béribéri), les tortures psychologiques sont les facteurs conjugués qui ont favorisé, en l’espace de 32 jours (26 août-28 septembre 1988), les décès de Alassane Oumar BAH, de l’écrivain Teen Youssouf GUEYE (qui faisait partie de la délégation de la Mauritanie à l’O.n.u.. en 1963), du lieutenant de génie Abdul Qhouddous BAH et de l’ingénieur agronome Tafsirou DJIGGO (ancien Ministre de la Santé).

Les lieutenants Dahi Wul MOHAMED et Ghaly Wul SOUVY13, l’adjudant Wul BOWBALI tous de la Garde nationale répétaient souvent que nous n’avions droit à rien sauf aux tortures et à la mort. Les autorités gouvernementales étaient régulièrement informées de ce qui se passait. Entre le 16 janvier 1987 et le 31 octobre 1988, vingt-trois missions d’inspection ont été effectuées à Waalata. Une, celle du 5 octobre 1988, était conduite par le Ministre de l’Intérieur, des Postes et Télécommunications de l’époque en personne, le néo-nazi et raciste anti-Noirs, le colonel Gabriel CIMPER alias Djibril Wul ABDALLAH. Trois d’entre elles par le gouverneur de la région de Nema. Toutes les autres étaient commandées par des commandants de la région militaire de Nema. Parmi les 23 missions, 7 avaient chacune parmi leurs membres un médecin. Aucun d’eux n’avait respecté le sermon d’Hippocrate. Ils se sont tous comportés en agents d’un Système venus constater l’évolution de la campagne de liquidation physique de ses ennemis. Lors de la visite du 8 septembre 1988, le médecin de Néma, toujours un Bîdhân affirma que nous « (…) étions bien traités  (…)» !!!

Le vendredi 13 septembre 1988 vers 19h, donc cinq jours après, le lieutenant du génie militaire Abdoul Qhouddous BAH décéda14. Quinze jours après, le samedi 28 du même mois à 9h 44 mn Tafsirou DJIGGO nous quitta. Ce jour, nous comptions à Waalata 42 cas de béribéri, 15 de dysenterie amibienne, sans parler de la desquamation, des troubles de vue et des troubles psychiques.

Il fallut la pression de l’opinion internationale pour arrêter ce début d’hécatombe. C’est le lieu de remercier ici, au nom de tous ceux qui étaient à Waalata, les organisations non gouvernementales qui ont fait un important travail de sensibilisation et de mobilisation pour sauver ceux qui étaient encore en vie. Nous pensons particulièrement à Amnesty International, à la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (F.I.D.H.), à Africa Watch, à l’Association en faveur des victimes de la répression en exil (A.V.R.E.) et à toutes les initiatives individuelles à travers le monde.

C’est grâce à toutes ces pressions que le régime du colonel Wul TAYA accepta de nous transférer à Ayoun el Atrouss. Les civils d’abord du 31 octobre au 1er novembre 1988 ; puis les militaires le 15 février 1989. Nos conditions de vie furent, certes, améliorées. Les travaux forcés furent supprimés et les entraves enlevées. A partir de mars 1989, nous obtînmes, pour la première fois depuis notre incarcération en septembre 1986, le droit de visite de nos épouses.

Malgré ces visites, les tortures n’avaient pas cessé. Elles étaient devenues seulement plus rares. Durant le mois de Ramadan, mois considéré dans l’islam comme celui de la paix, de la tolérance et du pardon entre musulmans on torturait des Musulmans dans cette prison de cette République islamique de Mauritanie parce qu’ils Noirs et parce qu’ils refusent d’être soumis aux Arabes. Dans la nuit du 4 au 5 mai 1989, à partir de 0h 30mn nous fûmes terriblement secoués par les hurlements horribles du Maréchal de logis Mammadu Saajo NGAYDE qu’on torturait en dehors de l’enceinte du fort qui nous servait de prison. L’atmosphère traumatisant de Waalata nous rattrapait alors que nous étions tous persuadés, avec beaucoup de naïveté, que nous l’avions laissé dans ce mouroir le jour de notre départ vers à Ayoun. L’angoisse envahissait de nouveau nos esprits et nos corps. Une atmosphère indescriptible. Certains faillirent y perdre la raison.

Le 3 juillet 1989, une délégation du C.I.C.R. composée de deux membres (une femme et un homme) nous rendit visite. Elle demanda à me rencontrer pour m’annoncer la déportation de ma famille. Au cours de cet entretien j’ai insisté pour qu’elle visite le magasin où étaient enfermées les caisses de chaînes et de menottes qui nous accompagnaient partout dans nos lieux de détention. Ce qu’elle fit malgré les réticences de la direction de la prison. Avant de partir, elle revint me voir pour me confirmer qu’elle avait bien vu ce que je leur demandé de voir.

Pendant que j’étais en prison, mon épouse Habsa BANOR inspectrice des douanes de son Etat, a été déportée donc vers le Sénégal le 29 mai 1989, parce que seulement elle est née dans ce pays15. Nos enfants, âgés respectivement de 12, 10 et 7 ans, furent abandonnés à eux-mêmes. Ils furent rendus le 29 juillet 1989 à leur mère, grâce à des démarches menées auprès du C.I.C.R. par une de mes belles-sœurs, Mme SALL née Tokosel SIH. Ceci après plusieurs négociations menées par cet organisme auprès du ministre de l’Intérieur, des Postes et Télécommunications de l’époque en personne, toujours le néo-nazi et raciste anti-Noirs, le colonel Gabriel CIMPER alias Djibril Wul ABDALLAH qui s’était opposé au départ à ce qu’ils soient envoyés auprès de leur mère.

Si j’ai eu la chance de retrouver ma famille reconstituée en exil en France, quatre ans trois mois et dix jours après mon arrestation (4 septembre 1986-14 décembre 1990), ce n’est pas le cas de centaines d’autres. Toute cette situation est à l’actif d’une politique qui cherche à détruire la cohésion ethnique des Bamana, des Fulbe, des Sooninko et des Wolof à partir de la cellule familiale qui constitue le fondement de toute société humaine. Au moment où je vous parle, près de 90 000 Noirs vivent encore dans des camps d’exclusion au Sénégal et au Mali, déportés de leur pays depuis avril -juin 1989, dans le cadre d’une politique de « darwinisme ethnico raciale » et d’arabisation de la Mauritanie. Dans ce pays, on trouve des familles Bamana, des Fulbe, des Sooninko et des Wolof dont les maris sont déportés. Dans d’autres, ce sont les épouses qui sont déportées emportant une partie des enfants1716. Après avoir été déportés, ces Mauritaniens sont encore victimes d’une politique de l’oubli et de déni sous le prétexte que leur retour est jugé non souhaitable, parce que source de conflit susceptible de menacer la stabilité dans la sous-région ! Les terrains de culture, les biens immobiliers, le bétail étant redistribués à des groupes de populations venues du Nord et à leurs H’râtîn, le gouvernement du Système Bîdhân ne veut plus les leur retirer. On cherche donc à fondre les déportés aux populations du Mali et du Sénégal (comme le souhaite aujourd’hui l’actuel gouvernement de Abdou DIOUF, un allié stratégique du Système Bîdhân).

Comme pour aggraver leur situation, le Haut Commissariat aux réfugiés (H.C.R.) a décidé de ne plus leur fournir de l’aide alimentaire à partir de la fin du mois de décembre 1994. Un organisme international qui se prétend humanitaire et qui affiche une relation de complicité avec le gouvernement de Maouya Wul Sid’Ahmed Wul TAYA et de son Système Bîdhân.

En Mauritanie, on est en train de préparer inévitablement un processus de guerre ethnico raciale, de massacres semblables à celui que nous vivons douloureusement aujourd’hui dans certaines parties du monde. Nous pensons au Rwanda. D’autres Rwanda se préparent dans le monde. Les démocraties occidentales le savent ; mais, comme d’habitude, elles n’interviendront que lorsque des fleuves de sang auront coulé. Il faut donc penser à une action préventive.

C’est au cours de mon séjour à Ayoun el Atrouss que je reçus pour la première fois deux cartes postales qui m’apprirent (mes camarades aussi puisque certains avaient reçu des cartes venant de France, de Belgique, de Suisse, des Etats-Unis, des pays scandinaves, etc.) que nous n’étions pas abandonnés comme nous l’avions toujours cru pendant tout notre long et pénible séjour à Waalata. C’est bien plus tard qu’un garde nous avoua qu’à Waalata le courrier était brûlé régulièrement, les colis détournés au profit des gardes. C’est à l’occasion de ma première visite à Sète que j’appris que mon groupe d’adoption m’envoyait du courrier. Les deux cartes postales (elles furent confisquées tout de suite après que nous ayons fini de les lire) avaient été envoyées par deux collégiennes de Poussan et de Balaruc-les-Bains. Je n’ai pas encore eu l’occasion de rencontrer ces personnes pour leur dire combien leurs cartes m’avaient remonté le moral, surtout à un moment où je me sentais si seul après la déportation de ma famille. Je n’étais pas le seul à vivre cette joie. J’entends encore les cris de joie de Mamadou Sidi BAH qui venait de recevoir une lettre de La Caroline du Sud (Etats Unis) : « (…) Nous serons libres, nous serons libres. Nous ne sommes pas abandonnés. Vous voyez que nous avons des amis (…) ». L’arrogance de certains de gardes diminua. Depuis qu’ils comprirent que la situation pouvait se retourner contre eux un jour, certains adoptèrent une attitude moins agressive à notre égard.

Un premier groupe fut libéré le 11 décembre 1989. Un second dont je faisais partie fut libéré le 14 septembre 1990. Les militaires furent libérés en mars 1991. Officiellement il n’existe pas de prisonnier politique. Mais depuis cette date, régulièrement des femmes, des hommes, des enfants, parfois ce sont des familles entières qui disparaissent. En 1991 et 1992, les charniers ont été trouvés près des villages de Wocci et Sori Male (Vallée du fleuve Sénégal/ Fuuta Tooro).

Pour terminer, je voudrais lancer un appel à la vigilance auprès de tous ceux qui luttent individuellement ou collectivement en faveur des droits humains. Nous avons remarqué que les autorités carcérales changeaient de comportement à notre égard en fonction du degré de pression dont le régime faisait l’objet de la part de l’opinion internationale. Pression d’une puissance ou des puissances occidentales sur les régimes dictatoriaux dont ils dépendent pour asseoir leurs pouvoirs, mais aussi et surtout pression des opinions de ces puissances sur leurs propres gouvernements. Car aujourd’hui, aucun pays dit occidental ne pourra convaincre son opinion qui est soucieuse du respect fondamental des droits humains sur le soutien qu’il apporte à un régime raciste, tribaliste et sanguinaire, quelles que soient les raisons d’Etat qu’il pourrait évoquer.

Certains pays qui violent les droits humains font la sourde oreille devant la désapprobation de l’opinion internationale, mais nul ne peut rester éternellement dans cette attitude. En ne baissant jamais les bras, je suis convaincu qu’on continuera à sauver encore des vies humaines à la merci des dictateurs et des sanguinaires.

L’absence de vigilance a permis de reprendre encore, entre 1990 et 1991, les massacres contre les Noirs de Mauritanie. C’est ainsi que 534 d’entre eux, civils et militaires, furent tués en toute impunité. Il n’existe aucune trace de leurs corps. De nombreuses demandes ont été formulées par des organisations non gouvernementales telles que Amnesty International pour l’envoi d’une mission d’enquête sur les violations des droits humains en Mauritanie, et plus particulièrement sur les exécutions extra judiciaires de 1990-1991. Parmi les victimes de cette période figurent d’ailleurs d’anciens détenus de Waalata et d’Ayoun el Atrouss

Le relâchement de la pression internationale, et surtout le soutien inconditionnel de la France [n’est-ce pas l’actuel conseiller pour les affaires africaines à l’Elysée qui avait déclaré lors de sa visite en décembre 1992 que « (…) le cas des massacres des militaires Noirs était un détail (…)» – des propos qui rappellent étrangement un discours révisionniste ici en France. N’est-ce pas l’ambassadeur de France à Nouakchott, le sieur RAIMBAUD, qui a déclaré récemment à une délégation mixte composée de membres de la Fédération internationale des droits de l’Homme et de Agir Ensemble pour les Droits de l’Homme que : «(…) Cinquante mille déportés, ça ne fait pas pleurer beaucoup de monde (…)»-(cf. Rapport F.I.D.H., avril 1994)] au régime raciste et chauvin de Maouya Wul Sid’Ahmed Wul Taya ont encouragé celui-ci à faire voter par son assemblée monopartiste le 29 mai 1993 une loi d’amnistie en faveur de tous les militaires, gardes, gendarmes et policiers impliqués dans les massacres et tortures contre les Noirs (Fulbe, Sooninko, Wolof, Bamana) entre octobre 1990 et mars 1991.

C’est dans cette impasse que se trouve actuellement la Mauritanie. Un Etat et un régime contrôlés par une ethnie dont les préoccupations sont d’être ancrées au monde arabe et qui se détourne de l’autre partie non arabe de la Mauritanie qui, elle, non seulement cherche à sauvegarder son identité, mais lutte aussi contre sa destruction physique.

Nous faisons tout notre possible pour ne pas tirer la même conclusion pessimiste que cet ancien administrateur colonial, Gabriel FERAL que j’avais eu l’occasion de rencontrer à l’occasion d’un colloque1817 et qui m’avait répondu sans compromis, à propos de la Question nationale en Mauritanie, qu’ « (…) il n’y a pas de solution compte tenu de l’Histoire et de ce qui s’est passé entre les deux communautés (…)».

Mais je continue à me poser la question que je me suis toujours posée avant, pendant et après la prison : Quel est l’avenir de la Mauritanie ?

1 Le fantôme du grand mufti de Jérusalem, Hâji Amin el-Husseini, leader des Arabes de Palestine sera peut-être heureux de constater qu’en Mauritanie, le Système Bîdhân continue d’appliquer ses théories. Il avait quitté Bagdad en 1939 pour s’exiler à Berlin où il vécut jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, accueilli par son allié Adolf HITLER qui avait promis « (…) de faire massacrer tous les juifs de Palestine quand ils auraient envahi la région ». En attendant, « (…) Il y fut stipendié « à la fois par le Ministère des Affaires étrangères et par la SS ». Le Nazisme qualifiait les Arabes d’  « Aryens honoraires ». (« La tragédie des soldats juifs d’Hitler » Bryan M. RIGG. Paris. Editions de Fallois. 2003. 367 pages. Traduit de l’américain par Huhues de GALLOIS. P. 272. Note 1

Titre original: «Hitler’s Jewish soldiers ». 2002 by the University Press of Kansas.

Lorsque le président prononça ce propos, feu Tafsirou DJIGGO qui était debout près de moi dit en Pulaar : « ee ndaw ko haani !» (« Que cela est étonnant ! »). Ne comprenant rien de ce qu’on disait durant le procès qui était fait en arabe, langue que je ne comprends pas, il me traduisait discrètement en Pulaar tout ce qu’on disait. Il me traduisit donc ce que venait de dire le président du tribunal. « Et alors (répondis-je). Ce n’est pas un affront d’être assimilé à des juifs. Nous avons beaucoup de sympathie pour ces gens. Est-ce que lui-même il n’a pas d’ancêtres juifs. Dans ce pays il y a des tribus bîdhân qui étaient juives avant l’arrivée de l’islam et qui ont été converties de force à cette religion et arabisées». C’est l’Historien qui s’exprimait et non le politique. Il rétorqua avec un regard très désapprobateur : « Mubbu hunuko maada Ibiraahiima. Wonaa nokku to dum haaletee. A waylotaako mukk » (Tais-toi. Ce n’est ni le lieu ni le moment de le dire. Tu es toujours le même). Je me fis alors tout petit, obéissant à l’aîné.

 

 

La Communauté des H’râtîn est composée de deux sous-ensembles : les H’râtîn proprement dits qui sont des descendants d’esclaves et les Abîd qui sont encore soumis au régime intégral d’esclavage bien que celui-ci ait été supprimé en Mauritanie par l’ordonnance n°81 234 du 9 novembre 1981.

Les décrets du 27 avril 1848 et du 12 décembre 1905, l’indépendance de la Mauritanie en 1960 et son adhésion aux Nations unies puis l’ordonnance du 9 novembre 1981 n’ont jamais permis aux esclaves vivant dans l’espace administratif de Mauritanie de se libérer de leurs conditions de servilité parce que ceux qui ont toujours détenu le pouvoir sont aussi leurs propriétaires ou leurs anciens propriétaires.

 

 

Les « chaînes de Brahim Wul Alioune NDIAYE » qui nous entravèrent les pieds du 2 janvier au 31 octobre 1988 étaient ainsi dénommées parce que ce colonel à l’époque chef d’Etat-major de la Garde nationale avait eu l’idée de commander des chaînes exclusivement pour nous faire subir les pires souffrances. Comme le rapportait le lieutenant-flingueur drogué et tortionnaire Ghâli Wul SOUVY, de la tribu des Awlâd Gheylân : «On vous a fait venir ici pour vous tuer. Vous ne retournerez jamais auprès de vos familles. Nous vous tuerons tous à petit feu, et nous ferons des rapports dans lesquels nous dirons que vous êtes morts de paludisme. C’est fini pour vous. C’est ma mission. Ordre du patron».

 

 

Pour les Bîdhân, le facteur racial ne peut être considéré comme critère fondamental d’identification par rapport aux Wolof, Sooninko, Fulbe (ou HaalPulaareebe et aux Bamana, même si cette nationalité se désigne sous le vocable identitaire racial de «Bîdhân», mot dérivé de l’arabe Ebial qui veut dire «blanc». S’il existe une moitié «blanche» (en réalité, elle est pour l’essentiel métissée, biologiquement parlant), l’autre se compose de Noirs qui sont des Hrâtîn (affranchis ou descendants d’affranchis) et de Abîd (esclaves).

C’est le seul peuple au monde que nous connaissons qui se donne un qualificatif identitaire sur des considérations raciales. Il désigne les autres peuples africains qui ne sont pas de « race blanche » par le vocable « Sudân» (les Nègres) ou par le vocable « Kwar » (du mot kufr, mécréants)

 

Lors de la première séance de tortures il tiendra les propos suivants : « Vous êtes des ingrats. On vous fait manger et vous et vous vous vouliez vous révolter. Vous allez payer votre ingratitude sales Yahoud »

 

 

Lors de la première séance de tortures lui aussi dira en Hassaniya qui est l’arabe dialectale des Arabo-berbères de Mauritanie : « kaamil ndoor kallas Inch Allah : Ils paieront tous chèrement s’il plaît à Allah»

 

 

 

En dehors de l’ex-commissaire de police Mamadou LIH, de l’ex-capitaine de l’armée Djibril DIOP et de feu Moussa LIH qui étaient enfermés dans une même cellule tous les trois avec feu le lieutenant du génie Abdoul Qhouddous BAH qui lui, eut des chaînes aux pieds jusqu’à son décès, tous les autres prisonniers politiques avaient été enchaînés deux par deux entre le 3 et 10 janvier 1988. C’est après cette date que chacun fut enchaîné seul aux pieds. Durant cette première période, nous vécûmes une autre forme d’humiliation qui nous marqua psychologiquement. Etre enchaîné avec son aîné pour lequel vous avez le plus grand respect et avec lequel vous êtes obligé de vivre tous vos moments intimes, jusqu’à aller avec lui aux toilettes. Des moments que nous redoutions tous. Le service pénitencier pratiquait ainsi tout acte qui était susceptible de nous détruire psychologiquement.

 

 

9 Lorsqu’il entendit mes hurlements, Tafsirou DJIGGO choqué se mit à pleurer à chaudes larmes. Une émotion et une solidarité humaine et militante que ne partagèrent pas Teen Yousouf GUEYE, Saydou KANE, Ibrahima Mocktar SARR et Abdoul Aziz KANE. Notre camarade Paate BAH entendit Teen Yousouf GUEYE qui regardait la scène dire « C’est bien fait pour lui. C’est un extrémiste. Il nous met toujours en danger. Il est toujours en train de protester ». Choqué par ces propos, Paate BAH, mettant de côté notre tradition culturelle africaine qui exige le respect à l’égard de l’aîné, l’engueula en le traitant d’inhumain. C’est Ibrahima Mocktar SARR, Saydou KANE et Abdoul Aziz KANE qui lui répondirent violement à la place de Teen Yuusuf GEY en cautionnant le propos de celui-ci. Il s’en suivi de vives altercations entre Paate BAH et ce trio devant tout le monde. Il fallut les calmer. On ne décida de me raconter cette scène qu’au camp des déportés de NJum (Sénégal) à l’occasion de ma première visite en avril 1994. Une telle attitude d’inhumanité à mon égard de la part de Teen Yousouf GUEYE, d’Ibrahima Mocktar SARR et de Saydou KANE ne me surprenait guère.

 

 

10 Décédé seul le jeudi 2 septembre 1988 dans sa cellule, à la prison civile de Nema où il avait été transféré la veille

 

 

11 Entre le 16 janvier 1987 et le 31 octobre 1988, vingt-trois missions d’inspection ont été effectuées à Waalata. Une, celle du 5 octobre 1988, était conduite par le Ministre de l’Intérieur, des Postes et Télécommunications de l’époque en personne, le néo-nazi et raciste anti-Noirs, le colonel Gabriel CIMPER alias Djibril Wul ABDALLAH. Trois d’entre elles par le gouverneur de la région de Nema. Toutes les autres étaient commandées par des commandants de la région militaire de Nema. Parmi les 23 missions, 7 avaient chacune parmi leurs membres un médecin. Aucun d’eux n’avait respecté le sermon d’Hippocrate. Ils se sont tous comportés en agents d’un Système venus constater l’évolution de la campagne de liquidation physique de ses ennemis. Lors de la visite du 8 septembre 1988, le médecin de Nema, toujours un Bîdhân affirma que nous « (…) étions bien traités (…)» !

 

Malgré l’interdiction qui était faite aux prisonniers politiques de fumer, une solidarité manifestée par deux gardes H’râtîn permit au groupe des fumeurs invétérés (les maréchaux des logis chefs Pappa GUEYE, Samba Yero WONE, des sergents Moussa BAH, Ousmane Abdoul SARR et Djibi Doua KAMARA, de Mamadou Sidi BAH, Saydou KANE l’aîné et Al Hadji DIA) de reprendre le tabac pendant quelques jours du mois de février 1988. Ils fumaient à tour de rôle leurs morceaux de cigarette dans ce que nous appelions «antichambre» ; mais dans la discrétion car il fallait éviter que les autres gardes ne les découvrent. Ce qui aurait donné encore des arguments pour de nouvelles représailles contre nous, mais surtout contre les rares gardes qui étaient en relations de solidarité.

Souvent drogué, tortionnaire machiste, ce lieutenant-flingueur (car il aimait bien répéter qu’il allait nous flinguer tous) disait à qui voulait l’entendre : « (…) On vous a fait venir ici pour vous tuer. Vous ne retournerez jamais auprès de vos familles. Nous vous tuerons tous à petit feu, et nous ferons des rapports dans lesquels nous dirons que vous êtes morts de paludisme. C’est fini pour vous. C’est ma mission. Ordre du patron (…)».

 

Je revois encore ces deux gardes H’râtîn qui exprimaient leur joie devant le corps inanimé de mon cousin en disant en hassaniya : « Quelle joie. Voilà un autre Nègre qui est encore mort. Qu’ils meurent tous ». Comme si eux-mêmes n’étaient pas eux-mêmes des Nègres ! ET dire que mon cousin Abdoul Qhouddous BAH est un métis. Son père est un Pullo et sa mère une Bîdhâniya. Quelle absurdité cette question raciale en Mauritanie qui s’est installée dans l’irrationalité. C’est seulement après son décès que les gardes acceptèrent de lui enlever les chaînes aux pieds, alors que nous le leur avions demandé de le faire au moment de son agonie.

 

 

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