Les évènements de 1979 : La grande colère de la population noire

 

 

 

 

 

 

« En Mauritanie, tous les centres de décision sont arabo-berbères », dit un jeune fonctionnaire mauritanien connu pour son attitude critique à l’égard du gouvernement de Nouakchott. Si excessifs que puissent paraître ces propos, ils reflètent parfaitement l’état d’esprit qui prévaut actuellement au sein d’une partie importante de la population noire de Mauritanie.

Après l’éphémère sentiment de soulagement qui suivit l’éviction de l’ancien président Ould Daddah de la scène politique par les putschistes qui s’emparèrent du pouvoir le 10 juillet dernier, beaucoup de Noirs mauritaniens ne cachent pas leur déception. Ils expriment un mécontentement croissant qu’ils justifient notamment par le fait que l’armée mauritanienne étant surtout composée de soldats noirs, ils ont fourni l’essentiel de l’effort de guerre au Sahara. Ils accusent aujourd’hui l’équipe gouvernementale du colonel Moustapha Ould Saleck de racisme avec la même vigueur qu’ils condamnaient son prédécesseur.

Les conciliabules se multiplient entre contestataires. Des libelles de plus en plus nombreux, et de plus en plus véhéments, circulent au grand jour, non seulement dans les grandes agglomérations de la vallée du fleuve Sénégal où la population noire est très largement majoritaire, mais également dans la capitale. Les allées et venues entre Saint-Louis, ville sénégalaise la plus proche, Dakar, capitale de  » l’État frère  » voisin, et Nouakchott permettent de véhiculer de façon permanente des idées qui créent un climat de défiance entre les deux communautés ethniques qui cohabitent en Mauritanie : les Maures, ou bidânes, de race blanche, et les Sahelo-soudaniens, de race noire, qui appartiennent aux tribus peulh, sarakollé, soninké, toucouleur ou bambara, que l’on retrouve notamment au Sénégal et au Mali. » Nation arabe  » et  » nation nègre  »

Un élément socio-politique nouveau contribue à accentuer l’effervescence parmi les Noirs. Les hâratins, ou affranchis, groupe social fortement métissé, s’étaient, jusqu’à une date récente, toujours considérés comme  » Blancs  » et, à ce titre, faisaient cause commune avec les Maures. Désormais, la plus grande partie d’entre eux ont changé de camp, estimant que leur intérêt était de mener le même combat que les Noirs, s’ils voulaient totalement se soustraire à la tutelle de leurs anciens maîtres.

 

Cette évolution est notamment une des conséquences sociologiques de la sécheresse désastreuse qui a ravagé durant plusieurs années le Sahel mauritanien. La plupart des Noirs étant agriculteurs et sédentaires, alors que la majorité des Maures est composée d’éleveurs nomades, les premiers ont beaucoup plus gravement souffert des effets de la sécheresse.

L’arabisation systématique menée par les dirigeants de Nouakchott qui, après avoir admis l’existence de l’arabe et du français comme langues nationales, ont vigoureusement privilégié le premier, contribue à exacerber les revendications des sahélo-soudaniens. Ceux-ci refusent de se plier à l’exigence de transcription de leurs diverses langues maternelles en arabe, et militent également en faveur de la défense de la francophonie. En effet, l’usage du français leur permet de communiquer plus aisément entre eux ainsi qu’avec les Maures.

 » Peut-on faire de la Mauritanie une nation arabe, sans accepter qu’elle soit une nation nègre ? -, demande clairement un tract récemment diffusé à Nouakchott. Les rédacteurs de ce texte critiquent l’appartenance de leur pays à la Ligue arabe, dans la mesure où, estiment-ils, certains Maures s’opposent au maintien de liens entre la Mauritanie et l’Organisation de mise en valeur du fleuve Sénégal (O.M.V.S.), ou la Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest, qui donne à l’État mauritanien une large ouverture en direction de l’Afrique noire. Ces censeurs proclament que leur pays doit être  » un État multinational  » et accusent les Maures de se comporter en colonialistes répressifs et oppressifs à l’égard des Noirs.

Certains intellectuels noirs considèrent que  » les négro-africains font les trais de l’indépendance néocoloniale « . Ils protestent :  » Ne criera-t-on pas au scandale le jour où un négro-africain de Mauritanie osera afficher haut sa négritude ? Par contre, ne voyons-nous pas les courants baasistes (Irak et Syrie) ou les tendances pro-marocaine et nassérienne s’entrecroiser et rivaliser dans le pays ?  » Dénonçant  » l’apartheid hypocrite « , ils affirment que  » la politique chauvine et tribale de Moktar Ould Daddah est continuée aujourd’hui… Les Négro-Africains restent citoyens à 50 %…  » Aussi exigent-ils la mise en place  » de nouvelles institutions politiques effectivement démocratiques permettant la solution correcte de la question nationale…  » Parce que  » l’indépendance est pour tous les citoyens ou elle ne sera pas  »

Les rumeurs persistantes qui circulent à Nouakchott à propos d’un récent recensement dont les autorités refuseraient la publication  » parce qu’il constate que les éléments noirs de la population sont devenus majoritaires  » contribuent à entretenir un climat passionnel.

D’autre part, le rapprochement qui s’esquisse entre le Front Polisario et les autorités mauritaniennes inquiète sérieusement certains éléments particulièrement combatifs de la communauté noire. Ceux-ci ne dissimulent point, en effet, qu’une solution de type fédéral entre Sahraouis et Mauritaniens  » équivaudrait assurément à la phagocytose de l’ethnie noire non arabe « . C’est la raison pour laquelle les éléments les plus politisés de l’intelligentsia négro-africaine préconisent la restitution pure et simple de l’ancien Rio-de-Oro espagnol au Front Polisario, mouvement qu’ils n’hésitent pas, pour leur part, à qualifier de  » seul représentant authentique des aspirations du peuple sahraoui…  »

Sans être aussi explosive qu’en 1966, année pendant laquelle plusieurs dizaines de personnes trouvèrent la mort au cours de sanglants incidents raciaux, la tension entre les communautés noire et blanche peut mener à de nouveaux affrontements. C’est avec la recherche obstinée d’un règlement négocié au Sahara occidental, avec la solution de la crise économique et financière que traverse la Mauritanie, avec la mise en veilleuse des polémiques qui opposent les uns aux autres les membres du Comité militaire du redressement national, comme ceux du gouvernement, un des principaux sujets de préoccupation des dirigeants de Nouakchott.

Nouakchott.

LE MONDE | 05.02.1979  | PHILIPPE DECRAENE.

 

La circulaire 02 et Les évènements de 1979: Notre dossier spécial

 

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Auteur : Flammauritanie

Forces de libération africaines de Mauritanie Les F.L.A.M. sont une organisation à caractère plurinational, non ethnique et non raciale qui lutte pour l’avènement d’une société égalitaire et démocratique. Elles sont une Organisation politique pacifique , ouverte, qui privilégie le dialogue et la concertation, mais se résérve le droit de recourir à la lutte armée si elle y était contrainte. Toutefois, la violence physique n’est ni le but ni le credo de l’organisation. Les F.L.A.M. ont pour objectifs, entre autres, le recouvrement par tous les Mauritaniens et singulièrement les Négro-mauritaniens, de leur dignité par l’élimination de la discrimination raciale érigée en système de gouvernement.

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