Congres d’Aleg : l’acte de naissance d’une Mauritanie ségrégationniste

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Du vendredi 2 mai 1958 au lundi 5 mai 1958, sous une très forte chaleur, s’est tenu à Aleg le fameux Congrès dont l’objectif était de réunifier toutes les tendances politiques mauritaniennes. Cette unification a toujours été la pièce maîtresse de la politique de Mokhtar Ould Daddah, jusqu’à sa chute, pour dominer et contrôler tous les rouages de la vie en Mauritanie.

La Nahda et d’autres mouvements refuseront d’y participer pour différentes raisons (crise marocaine, autres,…)

Ce Congrès, malgré le mérite qu’on lui attribue, a occulté encore, une fois de plus, les problèmes aigus qui vont empoisonner la vie des Mauritaniens, et aujourd’hui encore d’une manière plus aiguë.

Les Négro-Africains présents étaient animés du désir de construire une Mauritanie juste, égalitaire et prospère alors que Mokhtar Ould Daddah, par l’intermédiaire de petites motions et de formules utilisées dans sa déclaration, préparait déjà le chemin vers l’indépendance de la Mauritanie en commençant déjà l’exclusion de la composante noire( la règle des 4/5eme).

Ce Congrès a énormément débattu de la GARANTIE RECLAMEE PAR LES NOIRS POUR VIVRE DANS UNE MAURITANIE BI-RACIALE. Une commission paritaire, dirigée par Gaye Sily Soumaré et Mohamed Ould Cheikh et composée de quatre Noirs et quatre Maures, est désignée pour proposer des solutions aux problèmes de la COHABITATION. (Elle proposera des solutions qui seront ignorées au Congrès du PPM de 1963, en raison de la pression des éléments extrémistes maures)

Les événements tragiques de 1966 et 1986-1989 semblaient avoir été prévus dans les déclarations faites durant ce Congrès.

Sans faire preuve de chauvinisme, nous pouvons dire que le nombre de délégués noirs était aussi important que ceux des délégués maures et que Mokhtar Ould Daddah avait énormément besoin des Noirs pour assurer sa légitimité politique, car il était très contesté par une bonne partie de la composante maure.

Sans les Noirs, point de Mauritanie car le Maroc revendiquait le pays et les Regueibatt voulaient former un Etat regroupant le Nord de la Mauritanie, La région algérienne de Tindouf et le Sahara espagnol.

Une motion sur l’arabisation, passée inaperçue aura de lourdes conséquences sur la vie du pays.

Dans cette première chronique, intitulée «le congrès d’Aleg, l’acte de naissance d’une Mauritanie ségrégationniste», que nous publions, flam-mauritanie.org vous livre dans leur intégralité tous les textes de ce congrès de qui vous permettront de juger de la place des Noirs dans le pays et de la trahison qui leur a été faite.

 

La rédaction

flam-mauritanie.org

 

Première partie:

Allocution du Président N’diawar SARR

Mes chers amis,

Depuis bientôt quatre mois fonctionne à Saint-Louis, sous l’impulsion d’éléments représentatifs du Gouvernement mauritanien et de l’Assemblée Territoriale, un Comité de Fusion des Partis mauritaniens. Mes camarades des formations politiques les plus étoffées, c’est-à-dire l’U.P.M. et l’E.M., tous deux doctrinalement progressistes, m’avaient fait l’amitié de me confier la présidence. C’est à ce titre que je préside le Congrès constitutif du Parti Mauritanien qui va être créé.

C’est avec une vive émotion, mêlée de joie intense, que j’’ouvre les assises qui vont donner naissance à un Parti nouveau qui groupera toutes les forces saines et agissantes de notre Territoire. J’en suis d’autant plus sensible que j’ai, pendant plus de Dix ans, participé activement à tous les évènements  politiques qui ont eu pour théâtre la Mauritanie. J’ai fait partie d’une majorité qui a supporté les assauts d’une minorité, comme j’ai œuvré avec une minorité qui ne fut  pas inactive.

Je suis donc conscient de tout ce qui peut handicaper un pays neuf, un pays sous-développé dont les enfants vivent sous l’action néfaste d’une division stérilisante. L’époque des oppositions fratricides est révolue, comme celle du culte de la personnalité pour tous ceux qui ne veulent pas être en marge de la société nouvelle dont l’évolution s’accélère au rythme des temps que nous vivons.

Depuis la Constitution de 1946, nous apprenons à conduire nous-mêmes, par étapes progressives, nos affaires, subissant ainsi les lois de la promotion humaine. Cette constitution est allée plus loin que certains ne veulent le croire, puisqu’elle avait prévu jusqu’au choix par nous-mêmes, de notre statut futur, c’est à dire de notre manière de nous gouverner.

La Loi-cadre du 23 juin 1956 a donné aux FRANÇAIS ressortissants de l’Outre-Mer l’occasion de faire preuve de leur maturité politique. Elle leur a accordé une semi-autonomie dans le cadre de la REPUBLIQUE FRANCAISE en attendant la révision du TITRE VIII de la CONSTITUTION. Les réformes nouvelles que nous réserve cette révision peuvent être revendiquées, mais ne sont utiles que dans la mesure où nous saurons nous grouper, nous unir, oubliant ce qui nous divise, raffermissant ce qui nous rapproche.

Pour nous, Mauritaniens, aujourd’hui, nous n’envisageons, sur le plan local, ni unité d’action, ni unification des partis: nous entendons simplement faire table-rase de tous les mouvements politiques qui s’affrontaient et nous divisaient. Nous voulons faire du neuf et constituer, entre personnes de bonne volonté, avec les forces dynamiques mais réfléchies du pays, une Union qui puisse nous conduire à l’étape nouvelle que nous allons aborder et qui nous guide pour la franchir sans encombre.

C’est à cette Union que nous convions à ce Congrès mémorable d’Aleg, les habitants de ce pays qui sont soucieux de son destin.

A la rencontre historique des grands partis africains qui a eu lieu à Dakar, les 26 et 27 mars dernier, nous  avions réservé notre adhésion au Regroupement jusqu’après le Congrès qui nous réunit aujourd’hui. Le Comité de Fusion des Partis Mauritaniens n’avait pas, en effet, mission de prendre une position si le Regroupement organique de tous les partis n’était pas réalisé. Le R.D.A. n’ayant accepté que l’unité d’action avec les autres partis locaux réunis au sein du P.R.A., la Délégation Mauritanienne n’a pas cru devoir empiéter sur les décisions que seul doit prendre le nouveau Parti à créer. Pour nous forger un nouveau destin, il nous faut nous unir, en surmontant nos mesquines querelles d’hier que rien de sérieux ne justifiait. Car, ayant les mêmes confessions religieuses et idéologiques, nous avons le même désir de progrès dans l’ordre et la fraternité.

Le moment est propice aux contacts qui doivent mener à des solutions heureuses. Si l’avenir nous apparait plein de promesses encourageantes, il se dessine aussi lourd de responsabilités. Les reformes nouvelles que nous allons aborder sur les structures fédérales doivent définir les rapports des Territoires Africains avec la Métropole. Il est nécessaire que l’unité de chaque Territoire soit retrouvée, que la Communauté Africaine soit d’abord réalisée. Quand nous nous serons retrouvés chez nous-mêmes, quand nous aurons formé un front solide et uni, face aux autres formations politiques de l’Afrique Noire, nous aurons assez de force pour montrer que nous sommes, à l’heure des Grands ensembles, perméables à l’idée de Regroupement des Partis Africains, à l’échelon interterritorial ou fédéral. À ce Regroupement, nous pourrons apporter notre pierre à l’édification de cette Communauté Franco-Africaine fraternelle et égalitaire. Pour laquelle l’accord a été scellé et les bases jetées à la Conférence des Responsables Politiques qui s’est tenue à Paris, Salle Colbert, les 15 – 16 et 17 Février dernier.

CAMARADES, Je déclare ouvert le Premier Congrès Mauritanien qui,  placé sous le signe de l’Union sacrée dans la fraternité et la sincérité, doit consacrer l’Unification de tous les Partis Politiques de notre Territoire que nous voulons préserver de toutes les convoitises.

 

Souhaits de bienvenue par Amadou DIADIE SAMBA DIOM

Messieurs et chers compatriotes,

Au seuil de cette réunion historique, qui fera désormais date dans les annales mauritaniennes, je me fais le devoir et le plaisir de vous adresser les souhaits de bienvenue de toutes les populations de la circonscription du Brakna. Elles m’ont chargé de vous exprimer leurs remerciements aussi bien que leurs sentiments d’amitié et de solidarité fraternelle.

De ces populations d’Aleg et de Boghé qu’une interpénétration politico-sociale et que de vieilles traditions culturelles, cimentées par une étroite interdépendance économique, ont indissolublement liées dans une même contexture historique. Elles ont pleinement conscience de l’honneur que vous leur avez consenti en venant par une chaleur caniculaire à Aleg pour y tenir les plus importantes assises que le Territoire ait jamais connues.

En leur nom et au mien propre, je vous dis encore,  une fois merci et soyez les bienvenus.

Dans les journées mémorables que vous allez passer au Brakna, vous aurez à étudier, Messieurs, de très graves problèmes et à prendre de non moins importantes décisions.

Ensembles, nous aurons à confronter nos diverses réflexions et à arrêter une synthèse définissant, sans passion mais également sans faiblesse ni ambiguïté, la structure politique, économique, sociale et culturelle que nous désirons promouvoir pour le devenir de notre Territoire.

Pour nous, Aleg déborde largement le cadre d’un simple regroupement de partis politiques que nous avons, nous, ressortissants du Brakna, réalisé spontanément sans le concours d’aucun élément extérieur. Ce sont plutôt, disons-le avec force, des délégations on ne peut plus représentatives de toutes les couches sociales du Territoire ou, pour mieux dire encore, les Etats Généraux de la Mauritanie, que nous avons devant nous et qui sont décidés à prendre résolument position au regard des grands problèmes qui secouent présentement le monde. C’est cela, à notre sens, la signification profonde que vous avez tenu à donner, par le nombre et la qualité de vos représentants, à cet important rassemblement.

Quelle preuve plus éclatante pourriez-vous donner de cette ultime détermination ?

Le monde comprendra enfin ce que veut la Mauritanie.

Et c’est pourquoi, Messieurs les maures, peulhs ou toucouleurs, saracollais et Ouoloffs, vous que des liens séculaires d’amitié, de spiritualité, d’alliance et de famille même ont tacitement condamnés à vivre toujours ensemble, dans une promiscuité qui ne doit souffrir aucune exception, aucune entorse, je me permets de vous jeter un cri de foi profonde dans la réussite de vos présentes assises.

Pour celui qui connaît le sérieux avec lequel vous avez l’habitude d’aborder les problèmes qui conditionnent la vie comme le devenir du Territoire, aucun doute n’est permis sur ce point.

Je ne voudrais pas abuser davantage de vos précieux instants et vais donc céder la parole à vos élus, Parlementaires et Conseillers territoriaux, au Vice-Président et aux autres membres de votre Conseil de Gouvernement.

Et, plaçant cette réunion sous le signe de la compréhension, de travail constructif et de l’efficacité, nous nous devons d’élever nos débats et nos résolutions à la hauteur de la gravité de la conjoncture actuelle et des responsabilités communes qui sont les nôtres.

Messieurs, soyez les bienvenus.

 

 

Discours de   M. Cheikh  Saad Bouh KANE

 

Frères Mauritaniens,

Je ne reviendrai pas sur les souhaits de bienvenue que le doyen de la représentation du Brakna, le Ministre DIADIE, a fait hier soir avec beaucoup de bonheur, au nom de toutes les populations de notre circonscription qui, croyez-le bien, apprécient à sa juste valeur, l’honneur qui leur est fait.

Porteur d’un message de la subdivision de Boghé, mon propos se cantonnera donc au rôle de missionnaire qui m’est imparti.

Je n’abuserai donc pas de votre temps, désireux tout comme vous de voir très rapidement commencer et avancer les travaux de ce mémorable congrès d’ALEG en qui nous plaçons les plus grands espoirs.

En abordant le vif du sujet, j’ai le devoir de proclamer tout haut au nom de la subdivision de Boghé qui m’a unanimement mandatée, à cet effet, que nous sommes « MAURITANIENS et que nous entendons le demeurer  » ;

–  Que nous ne prêterons le flanc à aucune source de division qu’elle soit extérieure ou interne à notre Territoire;

– Que face à toutes les manœuvres de diversion d’où qu’elles viennent, nous garderons la tête froide et que nous sommes décidés à y parer vaille que vaille sans passion mais également sans défaillance.

Nous prions DIEU pour que le Congrès d’ALEG qui a notre affectueuse sympathie consomme encore mieux qu’hier l’unité de la Mauritanie.

Ceci dit, je n’en suis que plus à l’aise pour déclarer à nos frères mauritaniens, au peuple mauritaniens ici réuni, que les noirs de la subdivision de Boghé ne demandent ni un régime préférentiel, ni un traitement privilégié, mais aussi, je n’en aurai que plus de chaleur pour affirmer que nous n’entendons pas être à plus forte raison que demeurer des « MAURITANIENS DIMINUES, des demi-MAURITANIENS ».

Je souhaite ardemment que tout un chacun dans nos assises réalise la portée et la gravité de cette déclaration à laquelle j’attache toute la solennité voulue.

La Mauritanie du Chemama veut se sentir égale en droit et en devoir à son frère du Sahel. L’égalité est une et, en cette matière, il ne saurait y avoir de simulacre.

Sous la tente et dans la case, autour du puits, des points d’eau et au bord du fleuve, dans les terrains de parcours, de transhumance, de pâturages et dans les lougans, au banc de l’Assemblée Territoriale ou du Conseil de Gouvernement, le Mauritanien du Nord et du Sud, doivent, dépouillés de tout complexe, se sentir égaux à tous les niveaux, à tous les échelons de la hiérarchie sociale.

C’est là le seul moyen, frères mauritaniens, pour nous de vivre et prospérer avec l’élément noir numériquement minoritaire mais économiquement très important.

C’est aussi le moyen radical que nous avons de donner au monde qui nous observe, l’exemple de l’unité dans la diversité.

Je demande à tous les camarades congressistes de réfléchir sur notre position, d’en tirer le meilleur parti, et qu’en tout état de cause, maures et noirs de la Mauritanie, fassent prévaloir la justice alliée à la raison et la logique sur le sentiment personnel ou partisan.

Ce problème que je soumets à votre méditation dépasse largement le cadre de la subdivision de Boghé. Je ne crains pas d’être démenti en disant que de Rosso à Sélibaby, en passant par Boghé et Kaédi, la vallée du fleuve, en réaffirmant sa détermination à rester mauritanien, n’en tient pas moins à marquer son ardente résolution à jouir sans marchandage ni esprit de retour d’un traitement égalitaire au sein de la Patrie Commune.

Voilà, camarades, ce que j’avais reçu mandat de vous dire de façon explicite.

En quittant le micro, je forme le vœu que pour mon appel, l’appel de vos frères noirs de Mauritanie, rencontre le plus large écho parmi vous tous.

C’est fort de cette conviction que je ne puis me soustraire au désir qui me tente de crier avec foi et du plus profond de mon être :

« Vive la Mauritanie Nouvelle!

« Vive la Mauritanie rénovée et égalitaire!

« Vive la Patrie Mauritanienne confiante en son avenir prospère, dont nous rêvons tous ».

 

Discours prononcé par M. Sidi El Mokhtar N’DIAYE,

Député de la Mauritanie, Président de l’Assemblée Territoriale

 

 

La Mauritanie est un vaste territoire de un million de kilomètres carrés dont la base s’appuie fortement sur le Sénégal et le Soudan, pays de Noirs sédentaires. C’est précisément cette région qui ost de loin la plus peuplée, la plus riche en points d’eau, en pâturages et en troupeaux.

Toute l’économie mauritanienne est axée vers le Sénégal et le Soudan, et plus au Sud encore. Le Territoire tire l’essentiel de ses revenus du commerce fait dans ces deux pays des ventes d’animaux pour la boucherie des grandes villes Sénégalaises. C’est dans les deux Territoires précités que se trouve la clientèle des grands Marabouts mauritaniens.

Vers le Nord, la Mauritanie constitue une région Saharienne à très faible population. L’élevage du chameau lui permet de subsister. Les courants commerciaux vers le Nord sont, certes, traditionnels mais représentent un chiffre d’affaires peu important à côté des courants économiques orientés vers le Sud.

Les oasis de l’Adrar permettent la concentration d’un peu de population. Ensuite, c’est le désert jusqu’aux confins Marocains, soit sur 1 500 kilomètres.

En bref, on peut dire que les données naturelles tournent le pays vers l’Afrique Noire dont il ne peut se passer en raison des importantes ressources qu’il tire de ses relations avec elle.

La Mauritanie est cependant un pays très particulier par l’existence d’une densité de nomade arabo-berbères importante dans cette région pré-saharienne. Si les Maures ont peu de contacts économiques avec le Nord, ils sentent par contre les liens spirituels et raciaux qui les unissent au Maghreb.

Pour déterminer le statut, il faut tenir compte d’un élément exceptionnel : celui de la présence, en Mauritanie, d’une forte minorité de sédentaires noirs sur la Rive droite du Fleuve, parents des sédentaires de la Rive Gauche Sénégalaise. Le fleuve Sénégal n’est donc pas une coupure et les deux rives constituent un tout humain et économique dans lequel, cependant les Maures sur la Rive droite, sont étroitement imbriqués (droits éminents ou réels sur les terrains de culture, participation au commerce local).

Les institutions

Ces caractères éclairent le problème des institutions. D’une part, les Maures blancs ne veulent pas se sent subordonnés à des institutions qui seraient dominées par les Sédentaires Noirs de l’Afrique Occidentale. De même les Noirs de la Rive droite tu Fleuve ne se sentent à l’aise que s’ils ont la garantie qu’ils ne seront pas dominés par l’élément Maure plus nombreux.

La position prise par la Côte d’Ivoire accélère la solution du problème des institutions. Il est fort probable que l’idée de l’exécutif fédéral à laquelle les Maures sont hostiles, sera abandonnée en raison de la volonté de la Côte d’Ivoire. Cependant, il est indéniable que des liens et des habitudes existent entre les divers Territoires de l’Afrique Occidentale, Des problèmes communs exigent la présence d’une institution au sein de laquelle les divers Territoires collaborent sur un pied d’égalité. C’est aujourd’hui le Grand Conseil et demain, ce sera une institution analogue, chargée de régler les problèmes de gestion, sans caractère politique, et dont les pouvoirs seront restreints au domaine des problèmes communs tandis que chaque

Territoire verra ses propres compétences augmenter au détriment du

Grand Conseil et des instances métropolitaines, La Mauritanie a donc intérêt à garder des liens étroits avec les Territoires voisins: Sénégal et Soudan. Si l’A.O.F. éclate à la suite de la prise de position catégorique de la Côte d’Ivoire, la Mauritanie devra former, avec le Sénégal et le Soudan, un véritable syndicat de Territoires comportant un organisme commun où se retrouveraient les 5 délégués de chaque Territoire, évitant ainsi de poser des problèmes délicats de personnes en même temps que sera affirmée la solidarité de ces trois Territoires limitrophes, malgré l’affirmation de leur personnalité propre et de leur compétence exclusive pour la gestion de leurs propres affaires. Ainsi pourra être rassurée la minorité des Sédentaires Noirs de Mauritanie qui ne se sentira pas isolée des collectivités germaines du Sénégal.

Aspect financier

Le Budget Général 1959 va être très différent des budgets classiques de l’A.O.F. La côte d’Ivoire ne versera plus l’important excédent de ses recettes. La Mauritanie doit donc dès maintenant rechercher un relais financier pour l’équilibre de son budget.

Déjà la métropole a pris directement à sa charge les dépenses de sécurité, soit 500 millions. Les esprits à Paris sont ouverts à une participation plus large du Budget métropolitain. Les démarches doivent être poursuivies rapidement dans ce sens pour que, au 1er Janvier prochain, la Métropole assure le relevé du Budget Général, soit environ en plus tard 1 milliard 400 millions C.F.A.

 

Conclusion

La Mauritanie, compte tenu de sa place particulière sur le plan international, doit rapidement être dotée d’institutions politiques plus perfectionnées, système Togo. Nous avons vu que cela ne signifie pas rupture avec les autres Territoires d’Afrique occidentale, mais il faut désormais que les liens directs s’affirment entre la Mauritanie et Paris.

Nous aboutirons ainsi à un équilibre harmonieux et fructueux entre les obligations que la Mauritanie a vis-à-vis des Territoires voisins et l’intérêt vital qui la pousse à affirmer sa vocation nationale en conquérant son autonomie interne totale.

Quant aux éléments traditionnels qui, dans le pays occupent une place considérable, ils ne doivent pas s’émouvoir d’un nouveau progrès des institutions politiques. L’expérience en cours montre que les instances élues s’appuient sur l’appareil administratif et technique donné par la Métropole et que les relations sont sans équivoque avec cet appareil, C’est donc dans une association étroite entre pouvoir politique local, d’une part, et moyens administratifs et techniques fournis par la France, d’autre part que les traditionalistes doivent trouver les apaisements nécessaires à leurs préoccupations.

En résumé, tous les moyens existent pour faire face aux problèmes soulevés par les uns et les autres plus d’ailleurs par intérêt personnel qu’en fonction de données naturelles évidentes qu’il s’agisse des intérêts des sédentaires noirs, du conflit apparent entre rattachement direct à Paris et coordination avec l’Afrique Occidentale, ou encore des appréhensions manifestées par les milieux traditionnels contre l’évolution de la Loi du 23 juin 1956 et ses prolongements nécessaires. Dans les observations présentées ci-dessus, tout le monde doit trouver son compte au moment où le Congrès d’Aleg doit faire le point, dans un sens constructif des problèmes qui se posent à La Mauritanie Nouvelle,

 

Discours de   M. Moussa SALL, président

De l’Association des Originaires de la Vallée du Sud

Messieurs les Congressistes

Chers Compatriotes

Voilà quatre mois que toute la Mauritanie s’interroge sur ce qui peut sortir d’un Congrès. Ce mot de « Congrès » désormais magique soulèverait en d’autres Territoires des passions adverses. Chez nous, il a rencontré de l’indifférence chez certains, de la méfiance chez d’autres, chez tous une certaine perplexité. Puis, peu à peu, le préjugé favorable a prévalu, et nous voilà nombreux venus dans la certitude qu’il ne s’agit plus, comme par le passé, de se rassembler pour monter une entreprise électorale. Pour nous ce Congrès revêt une importance exceptionnelle à plus d’un point de vue. Convoqué dans un Territoire où pratiquement tout est aux mains d’un seul parti, il ne peut être qu’un minutieux examen de conscience; le linge sale, tout le linge sale va se laver en famille. Répondant à votre appel, toutes les bonnes volontés ici présentes vont 3 jours durant mêler leur sueur à celle des leaders et des élus pour essayer de bâtir la Mauritanie de nos rêves.

L’enthousiasme qui avait envahi nos compatriotes à l’installation des Gouvernements autochtones s’est évanoui, faisant place à une profonde lassitude, à un découragement qui risque de rendre notre peuple désormais peu réceptif à toute action d’un organisme quel qu’il soit, serait-il d’utilité publique.

Comme si cela ne suffisait pas, le mois de Mars a vu le départ pour le Maroc de personnalités Mauritaniennes marquantes, qui étaient de longue date investies de notre confiance, et placées à des postes-clés de notre Gouvernement et de notre Assemblée. Nous avons voulu croire à une fugue, telle qu’il arrive à ceux qui, écrasés de responsabilités, vont changer d’atmosphère. Nous avons dû déchanter depuis: nos compatriotes ont prêté serment d’allégeance à un souverain étranger et demandent notre rattachement au Maroc. Quels qu’aient été les apaisements prodigués, ces départs ne doivent pas être minimisés. Au risque de passer pour séparatistes – nos compatriotes Maures ont pourtant beaucoup de raisons de croire le contraire – nous ne роuvоns nous empêcher d’être inquiets quant à l’avenir de notre unité territoriale. Les besoins d’une politique ont créé de toutes pièces une barrière entre des ethnies qui, dans le passé, avaient pourtant réussi à régulariser leurs relations. Aujourd’hui, cette unité est en danger, car qu’on le veuille ou non, tout ce qui se transpose sur le plan racial devient d’un règlement plus délicat, Pour notre part, nous n’avons jamais douté de la possibilité de ménager entre Maures et Noirs de Mauritanie une fraternité pouvant survivre aux manœuvres dissolvantes de l’Administration coloniale dont la dominante de la politique était une ségrégation à peine déguisée.

Nous n’avons jamais cessé de nous sentir solidaires d’un Maroc qui cherchait à conquérir son indépendance par la voie qui lui a paru la meilleure. Nous n’avons jamais cessé de formuler des vœux pour sa réussite dans le concert des Nations. Mais ses visées officiellement exprimées sur notre pays ne sont pas pour rassurer des voisins qui se voudraient des frères. Au demeurant ses revendications territoriales ne nous gênent qu’autant que nous ne tenons pas à passer pour séparatistes aux yeux de nos compatriotes Maures. A cette considération près, l’élément noir de Mauritanie n’a jamais eu l’embarras du choix, et ce qu’un décret fit, un autre peut le défaire.

Loin de nous l’idée de vouloir détourner nos compatriotes Maures de l’appel du sang et du romantisme juvénile de la nostalgie des origines, si telle était leur vocation. Il ne peut être pour nous question de leur en vouloir d’aller là-bas si le cœur leur en dit. La logique en retour veut que nous soyons de notre côté libre de nos options. L’élément noir de Mauritanie n’a jamais appartenu. Ses intérêts matériels et moraux sont authentiquement siens, et il ne se sent aucune obligation  – ni aucune vocation – de servir de trait d’union. Dans notre esprit, communauté de culture et de religion n’est pas synonyme de sujétion.

Ce Congrès devant être celui de la propreté chez soi: il semble que nous ne devrons parler ici que d’organisation intérieure, de conjonctions de toutes nos forces vives. Comme nous venons de toucher d’un mot les derniers événements que vous connaissez tous et qui ont été diversement commentés, il est à remarquer que jusqu’à présent, l’élément noir de Mauritanie s’est gardé de toute prise de position tapageuse. Mais est-ce à dire que nous nous désintéressons totalement de toutes les questions brûlantes qui appellent des solutions? Que non ! Nous appelons de tous nos vœux l’unité Mauritanienne au sein d’une Fédération d’A.O.F. qui tiendra compte de ses particularités, une Fédération d’A.O.F. de plus en plus forte.

Comme le Président Mokhtar Ould Daddah vient de le réaffirmer avec force, ce but nous tient tellement à cœur que nous ne voulons même pas envisager d’autre éventualité qui ne saurait être en toute occurrence, que la solution du pire, pour les uns et les autres. Notre communauté d’intérêt est plusieurs fois séculaire et sa nécessité sera de plus en plus évidente au fur et à mesure que des cadres de plus en plus valables, de plus en plus imprégnés de grands problèmes, de vrais problèmes, accéderont aux leviers de commande. Les préjugés de tous ordre disparaitront d’eux-mêmes le jour où se lèvera le soleil de la compréhension mutuelle.

Il est à remarquer que, au moment où les Territoires de la Fédération ont fait appel  à toutes les valeurs intellectuelles , techniques et morales de leurs enfants pour présider à l’avènement d’une société nouvelle, la jeunesse noire de Mauritanie n’a manifesté aucune exigence, et n’a fait preuve d’aucun opportunisme. Elle a fait preuve d’une discipline et d’un sens civique exemplaire que d’aucuns ont interprété comme de la veulerie. Elle a préféré la confrontation amicale et fraternelle des points de vue à l’indécence d’un criticisme impudiquement étalé. Elle n’a pas craint de sembler coupablement inexistante à certains spectateurs du dehors. Elle a réussi la gageure de rester hors d’un système sans sembler le bouder.

Ce faisant, elle a prouvé mieux que dans certains territoires combien elle avait, d’affectueuse et compréhensive sympathie pour son jeune Vice-Président; elle a prouvé combien l’opinion publique devait en des circonstances historiques, faire preuve de la plus grande indulgence. Mais, sous la pression des événements, nous sommes aujourd’hui dans l’obligation morale de clamer : le sentiment est une chose l’avenir de tout un peuple en est une autre, Il n’est que temps pour ce pays qu’on sache où l’on va. Il n’est que temps pour ce pays que la chose publique passe avant les intérêts privés et que le revenu national cesse de servir au seul bien-être de quelques-uns seraient-ils élus du peuple. Nous sommes loin derrière nos voisins. Il faut que cela change.

Le projet d’exécutif Fédéral nous a semblé à son moment devoir servir de facteur d’Union. A la conférence de fusion des Partis à Dakar, nous n’avons été capables ni de donner notre adhésion, ni d’opposer un refus à l’image du R.D.A.. N’y-a-t-il pas là de quoi réfléchir. Ne nous est-il pas permis de nous poser certaines questions. En qui désormais placer notre confiance ? Il est temps que la Mauritanie définisse nettement sa position. Nous estimons quant à nous, devant la conjoncture actuelle, que le Regroupement des Partis Africains est une nécessité inéluctable, devant laquelle aucun mouvement ne saurait indéfiniment se dérober.

Nous disons oui à l’Exécutif Fédéral tel que les Territoires en sentent la nécessité, car il est la solution d’avenir la seule perspective qui assure force, prospérité et vraie indépendance.

La thèse de Mauritanie trait d’Union a été rendu caduque par les prises de position marocaines. Il est urgent en conséquence d’axer toute l’activité du Territoire vers la Fédération en général, le Soudan et le Sénégal en particulier, car les trois Territoires se complètent heureusement et leur symbiose est non seulement vitale pour les trois, mais inévitable. Un fleuve n’a jamais été un élément de séparation même sous l’arbitraire de 1910, et ici plus qu’ailleurs la population riveraine de droite et de gauche est indissolublement solidaire, C*est une réalité historique, géographique, économique et sociale. Ne pas s’en convaincre tout de suite, expose à des mécomptes certains et fait augurer de douloureuses divergences.

Sur un autre plan, et dans le cadre même de l’Union Française, certains lunatiques, en mal de spéculations et habitués à des attentions toutes particulières, songent à nous entraîner vers un lointain port d’attache extra fédéral. Ayant si près Bamako, Abidjan ou Dakar, nous leur disons solennellement de ne pas compter sur nous pour une pareille invitation à l’aventure.

Il reste que nous sommes prêts à tous les sacrifices pour faire une Mauritanie démocratique et prospère.

Vive la Mauritanie nouvelle dans le Cadre de la Fédération d’A.O.F. et de la Communauté Franco-Africaine.

 Thièrno Sada Baba Lam, un survivant du Congrès d’Aleg témoigne

 

 

 

 

 

 

 

Thierno Sada Baba consacre l’essentiel de son temps à la lecture du coran et aux prêches dans les mosquées ou les cérémonies religieuses. Il est né en février 1914 à Touldé, un grand quartier de Boghé. Sa date de naissance coïncide nous dit-il avec l’année du riz. C’est lui l’Imam Ratib (titulaire) de la grande mosquée de Boghé depuis le rappel à Dieu de feu, Thièrno Bocar Sokho, son prédécesseur à cette fonction et qui fut membre du Haut Conseil Islamique. L’âge très avancé de thierno Sada n’a pas affecté sa mémoire ni même sa voix qui demeurent intactes. A ce jour, il continue de diriger les prières et se présente à toutes les cérémonies religieuses. Dans son salon traditionnel, il nous a reçu pour la deuxième fois consécutive pour nous livrer son témoignage sur le déroulement du congrès de 1958 à Aleg.

Sourires aux lèvres, le congressiste de 1958, lâche : « j’étais délégué de Touldé, mon village. Je n’étais pas seul. Je me souviens de Kalidou Atoumani, Ali Saîdou, Alassane Ibrahima, Djibi Silèye, Bariyel Lam et Bathia Bondé (père de Diallo Mamadou Bathia conseiller à la primature), feu Kane Mame N’Diack (ancien chef de canton et père du maire de Dar El Barka).

C’est Abdarrahmane O Soueîd’Ahmed qui a sauvé le congrès d’Aleg

Du côté de N’Dar (Saint Louis du Sénégal), la délégation était conduite par Bâ Mamoudou Samba Boli et elle comprenait Ali Diop (père de Diop Déwel, présidente du comité de solidarité avec les victimes des évènements de 1989) et Sada Dièri entres autres ». Les débats selon le nonagénaire étaient focalisés sur la création d’un état fédéral entre le Nord, le Sud et l’Est du pays ou l’intégration des pays voisins. « Les Halpulars présents au congrès optaient pour un état fédéral. Ceux qui venaient des deux Hodhs défendaient l’intégration au Mali alors que les Nordistes optaient majoritairement pour l’intégration au Maroc ». Après trois jours de débat sur la nature de l’Etat à adopter, Abdarrahmane O Soueîd’Ahmed, Emir du Tagant est désigné porte parole du congrès. Ce dernier dit-il, prend la parole vers minuit, et dit à l’assistance : « pas de fédération, ni d’intégration au Mali, ni au Maroc. S’il faut intégrer un pays, moi Abdarrahmane O Soueîd’Ahmed, je choisirai le Sénégal. Mais, moi, je choisis la Mauritanie, Mauritanie El Jédid». C’est ce jour que qu’il a été écrit en arabe et en français « République Islamique de Mauritanie ». Depuis, le nom du est transcrit sur les billets, et affichée dans les administrations. Malheureusement regrette le nonagénaire, cette appellation n’a jamais été traduite en acte. L’ami de Thièrno Mountagha Tall, Khalife général de la famille Omarienne rappelé à Dieu, en janvier 2007 à Dakar affirme que c’est Abdarrahmane O Soueîd’Ahmed qui a sauvé le congrès d’Aleg. Quant à Mamoudou Samba Boli, il était aligné sur les positions défendues par Me Moctar O Daddah, à savoir un Etat mauritanien unitaire. Sur le choix du premier président de la Mauritanie, l’Imam affirme que la présidence devait revenir de fait à Sid’El Moctar N’Diaye qui était député élu en 1956 à l’assemblée territoriale française après avoir battu M. Horma O Babana. Des manœuvres politiciennes de Me Moctar l’ont empêché d’occuper ce poste a fait remarquer le grand marabout. Etant de père Wolof et de mère Maure, les anciens dirigeants de la première république sous le prétexte qu’il n’était pas Mauritanien à 100% lui ont barré le chemin.
Et le vieil homme indique que la plupart des ex-colonies devenues indépendantes en 1960 étaient présidées par des députés à l’assemblée territoriale française.

Témoignage censuré par la TVM et la Radio

Au début du mois d’octobre 2010, une équipe de la radio et de la télévision était venue recueillir les témoignages de thierno sada dans son domicile à Boghé. Depuis, il observe chaque jour qui passe la télévision nationale dans l’espoir de suivre l’entretien réalisé en arabe et en pulaar qu’il a accordé à la chaîne de télévision nationale et la RM mais il n’a rien vu jusqu’au moment où il nous accordait l’entretien. C’est pour cette raison quand je suis revenu le voir, le 26 Novembre pour un entretien similaire, il a vivement protesté contre la censure de son témoignage par la TVM et la radio en affirmant qu’il ne voit pas l’opportunité encore de faire la même chose avec le Quotidien de Nouakchott de crainte de se voir censurer par notre journal. Y’a-t-il des propos gênants dans son témoignage ? Pourquoi alors la TVM se permet-elle de diffuser certains témoignages et d’en censurer d’autres ?
Ce n’est pas surprenant de la part d’une chaîne qui a fait de la censure, un credo bien avant d’essuyer les diatribes du chef de l’Etat qui avait eu l’inspiration dans les mois passés de faire une visite inopinée à la Télé. Et l’Imam de conclure que « tout est bienvenue en Mauritanie sauf la vérité ». Mieux vaut tard que jamais dit un adage ; la TVM peut se rattraper.

Thièrno Souleymane CP Brakna.

Source: Quotidien Nouakchott

 
 
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